Boubacar Boris Diop : « Écrire en wolof, c’est restituer l’âme de l’Afrique »
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Lauréat du prestigieux Prix international de littérature Neustadt en 2022, Boubacar Boris Diop est depuis plusieurs décennies une figure incontournable de la littérature africaine. Auteur de « Murambi, le livre des ossements » en français et de « Malaanum Lëndëm » en wolof, il a fait de la langue un instrument de mémoire, de résistance et d’émancipation culturelle. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, son rapport à l’écriture et la responsabilité de l’écrivain africain dans le monde contemporain.
La littérature : combat, réparation ou consolation ?
Pour Boubacar Boris Diop, l’écriture naît souvent d’un désir personnel avant de devenir un engagement social. « On écrit d’abord pour soi, pour combler un déficit de socialisation », explique-t-il. Le rôle de l’écrivain se construit progressivement, en réponse aux attentes des lecteurs et aux enjeux sociaux et politiques, jusqu’à devenir un vecteur d’ambition pour réformer la société.
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Rendre justice à l’histoire africaine
Diop se considère héritier d’auteurs tels que Sembène Ousmane, Ngũgĩ wa Thiong’o et Aimé Césaire, qui percevaient la littérature comme une « arme miraculeuse » contre l’oubli collectif. Selon lui, chaque tragédie africaine mérite d’être explorée dans sa singularité, sur la base de faits vérifiables. Le génocide rwandais a été un tournant : « Être sur le terrain, au plus près des victimes, a changé ma manière d’écrire », confie-t-il. La littérature permet d’inscrire les drames dans la durée, de nourrir le dialogue et, parfois, d’éviter leur répétition.
Le wolof comme langue de libération
« J’ai longtemps pensé que seul le français pouvait traduire mes émotions », avoue Diop. Mais avec « Doomi Golo », il réalise que sa langue maternelle est indispensable pour exprimer pleinement ses sentiments. Pour lui, écrire en wolof n’est pas seulement un geste littéraire, mais un acte de réparation : « Nos langues maternelles ont été reléguées à l’espace domestique. Écrire en wolof, c’est restituer leur dignité et leur capacité à exprimer l’universel. »
Il souligne également l’influence de Cheikh Anta Diop sur son engagement linguistique. « Cheikh Anta a montré qu’il n’y a pas de savoir durable en dehors de la langue nationale. Même Senghor en était conscient », raconte Diop, citant une confidence du président-poète : « Cheikh Anta ne sait même pas à quel point il a raison… »
Défier le mythe de la « littérature africaine »
Boubacar Boris Diop refuse l’étiquette de « littérature africaine » pour ses écrits. Selon lui, elle gomme la diversité des expériences, des langues et des sensibilités. « Je préfère parler d’africanité plurielle », dit-il, citant Ngũgĩ wa Thiong’o et David Diop comme figures qui ont montré que la véritable littérature africaine s’écrit dans les langues locales.
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Oralité et enracinement
L’oralité occupe une place centrale dans ses œuvres. « Passer d’une langue à une autre, ce n’est pas changer des mots, mais des tonalités et des logiques narratives », explique-t-il. La parole vivante du griot, les répétitions et les rythmes wolof nourrissent ses récits et permettent aux lecteurs de s’immerger dans la culture locale.
Écrivain et éditeur engagé
Au-delà de l’écriture, Diop s’investit dans l’édition avec Ejo-Éditions et le site defuwaxu.com, afin de renforcer la visibilité des langues africaines. Ces initiatives s’inscrivent dans une démarche militante, à l’image des expériences de Sembène Ousmane et Pathé Diagne dans les années 1970.
Responsabilité morale et historique
Pour Boubacar Boris Diop, refuser d’écrire dans nos langues maternelles revient à prolonger la domination coloniale sous une autre forme. L’écrivain africain a donc une responsabilité historique : replacer la langue nationale au cœur de la pensée, de l’éducation et de la culture, tout en s’insérant dans un dialogue universel.
En somme, Boubacar Boris Diop illustre par son œuvre que s’enraciner dans le local est la condition pour toucher l’universel. À travers le wolof, il restitue la mémoire, la voix et l’âme de l’Afrique, offrant au lecteur un espace de résistance et de liberté.
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Imam chroniqueur
Babacar Diop













