Boutiques de droit au Sénégal : quand les femmes donnent voix aux sans-voix

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Boutiques de droit au Sénégal : quand les femmes donnent voix aux sans-voix

Depuis les ruelles animées de Pikine jusqu’aux quartiers historiques de la Médina, les « boutiques de droit » de l’Association des juristes sénégalaises (AJS) représentent un refuge discret pour celles et ceux que la société laisse souvent en marge. Fondée en 1974, cette association fête aujourd’hui plus de cinquante ans d’existence, incarnant une force tranquille qui transforme des vies dans un Sénégal en constante mutation.

Le quotidien des boutiques de droit

À Pikine Icotaf, le tumulte des rues populaires contraste avec le silence feutré de la « Maison de la femme ». Ici, les regards parlent là où les mots se font rares. Fatoumata Diop, femme au visage marqué par les années de violences conjugales, témoigne :

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« Je suis venue ici pour chercher refuge, me protéger et obtenir des conseils juridiques. Après des années de violences, mon mari a disparu, laissant mes enfants et moi seuls. Sans cette maison, je ne saurais vers qui me tourner. »

Non loin d’elle, Ibrahima Sow, septuagénaire, attend avec espoir l’aide de la boutique pour obtenir la pension de réversion de son épouse décédée. À quelques mètres, Khady Ndiaye vient pour des questions d’héritage. Ces visages incarnent l’essence même du travail de l’AJS : rendre la justice accessible à tous, loin des prétoires et de la bureaucratie.

Comme le rappelle la chargée de communication de l’AJS, Ndèye Madjiguène Sarr :

« Nous ne sommes pas seulement une association. Nous sommes une force de propositions face aux injustices subies par les femmes et les enfants. Chaque dossier que nous traitons reflète la vie réelle des citoyens, souvent ignorés par le système classique. »

Cinquante ans de lutte et d’innovation

À sa création, l’AJS visait à renforcer les liens entre juristes femmes et à affirmer leur place dans un univers largement dominé par les hommes. Progressivement, l’association est devenue un acteur national incontournable, comptant aujourd’hui plus de 300 membres actifs et un réseau de 1.000 para-juristes formés à travers le pays. Ses dix boutiques de droit couvrent sept régions, offrant un accès direct à l’assistance juridique et à la protection des droits fondamentaux.

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Selon le juriste sénégalais Cheikh Abdoulaye Fall :

« L’AJS est un exemple de justice de proximité. Elle permet de déconstruire l’idée selon laquelle le droit n’est accessible qu’aux élites. Les boutiques de droit sont des laboratoires où s’expérimente une justice humaine et attentive aux vulnérabilités. »

À la Médina, l’ambiance est différente mais le rôle reste le même. Awa Gaye, vendeuse de poisson, vient pour déposer une plainte contre son voisin :

« Je veux m’assurer de connaître mes droits et les démarches à suivre avant toute action. Ces conseils me donnent confiance et structure ma démarche. »

Moussa Diallo, mécanicien, et Marième Bâ, adolescente victime de harcèlement, illustrent la diversité des situations traitées par l’AJS. Depuis l’ouverture des boutiques, plus de 68.868 dossiers ont été traités, dont 87 % concernent des femmes.

Des réformes concrètes et des défis persistants

L’AJS a contribué à plusieurs avancées majeures dans la législation sénégalaise : l’accès des femmes à certains corps de métiers (1982), la prise en charge médicale de l’époux et des enfants de la femme salariée (2006), l’équité fiscale (2008), la parité politique (2010), la transmission de la nationalité aux enfants (2013) et la criminalisation du viol et de la pédophilie (2020).

Pour la spécialiste en droit de la famille, Aissatou Sow, ces réalisations montrent que :

« Le droit peut être un outil de transformation sociale si les acteurs restent proches des réalités de terrain. Les boutiques de droit sont l’incarnation de cette proximité. »

Cependant, les violences basées sur le genre restent un défi majeur : 32 % physiques, 27 % sexuelles, 25 % économiques et 16 % psychologiques, selon les données de l’association. La prévention et la sensibilisation, notamment auprès des jeunes, restent des priorités.

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Comme le souligne Imam Babacar Diop :

« Ces boutiques de droit ne sont pas seulement des lieux d’assistance juridique, elles sont des phares de dignité. Elles rappellent à la société que la justice commence par l’attention aux vulnérables et l’accompagnement humain. Il ne suffit pas de légiférer, il faut aussi transformer le quotidien des citoyens. »

Entre tradition et modernité

L’AJS combine aujourd’hui l’expérience de ses juristes chevronnées et l’énergie de jeunes doctorantes en droit. La présidente actuelle, Aminata Fall Niang, élue en 2023, incarne cette continuité. L’association mise sur la digitalisation pour toucher les jeunes : podcasts, vidéos courtes, réseaux sociaux, tout en maintenant des réunions de proximité dans les quartiers.

Mme Sarr conclut :

« Parler le langage des jeunes est essentiel pour continuer à être pertinents. Nos actions doivent être visibles aussi bien sur le terrain que dans le monde digital. L’avenir se conjugue au pluriel et nous devons rester innovants. »

Imam chroniqueur
Babacar Diop

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