Charretiers de Thiaroye : Bâtisseurs de l’ombre d’un marché en mouvement

Votre Pub ici !

Partager cet article
Charretiers de Thiaroye : Bâtisseurs de l’ombre d’un marché en mouvement

Dans le tumulte du marché de Thiaroye, vaste fourmilière commerciale de la banlieue dakaroise, ils avancent à la force du poignet et au rythme des sabots : les charretiers. Invisibles aux yeux de certains, ils sont pourtant les piliers d’un système économique informel sans lequel l’approvisionnement quotidien s’effondrerait.

Des hommes et des chevaux en première ligne

Dès les premières lueurs de l’aube, ils sont là. Sur des charrettes rudimentaires tirées par des chevaux robustes, les charretiers transportent tout : sacs de riz, paniers de légumes, matériaux de construction, caisses de marchandises. Ce ballet quotidien dans les allées du marché obéit à une chorégraphie bien huilée, dictée par la nécessité et la débrouillardise.

« Nous sommes le poumon de la vie économique de Thiaroye », affirme Ousmane Diagne, chef de garage et figure respectée de ce microcosme. Fort de vingt ans d’expérience, il incarne la fierté du métier, même s’il déplore que des personnes mal intentionnées aient terni leur image. « On nous confond parfois avec des délinquants, mais la plupart d’entre nous sont des pères de famille responsables, des soutiens essentiels dans leurs foyers », précise-t-il.

À lire aussi : Bassirou Ba de nouveau arrêté pour diffamation et atteintes à des figures religieuses sur les réseaux sociaux

Une économie de la sueur

Le métier, aussi vital qu’éreintant, est au croisement de plusieurs logiques : survie, solidarité, et informalité. En effet, peu structurés administrativement, les charretiers évoluent en marge des circuits officiels, tout en étant au cœur des dynamiques commerciales. Un paradoxe analysé par Serge Francis Simen, chercheur à l’École supérieure polytechnique de Dakar :

« Les motivations à investir dans le secteur informel sont principalement le coût relativement réduit d’entrée et le fait d’échapper aux tracasseries administratives… La solidarité des réseaux familiaux et le peu de contraintes offrent aux travailleurs un moyen de subsistance essentiel » (HAL SHS, 2018).

Dans cette logique, certains charretiers multiplient les activités : conduite de taxis clandestins, vente de petits articles, lutte traditionnelle. Cette polyvalence témoigne de l’agilité sociale de ces travailleurs, contraints de composer avec l’instabilité économique.

Reconnaissance fragile, avenir incertain

Autrefois confrontés à des campagnes de déguerpissement, les charretiers ont aujourd’hui trouvé un certain équilibre : en s’acquittant d’une taxe mensuelle de 3 000 F CFA à la mairie de Thiaroye, ils ont obtenu le droit d’occuper légalement certains espaces. Un compromis encore fragile mais porteur d’espoir.

À lire aussi : Cinéma & Engagement – “Mon Innocence” : Le cinéma au service des voix étouffées‎

Pourtant, nombreux sont ceux qui rêvent de reconversion. Mor Ndiaye, la trentaine, pense déjà à quitter le métier. « J’ai obtenu mon permis de conduire. On ne peut pas être charretier éternellement. À un certain âge, soulever des dizaines de kilos devient impossible », confie-t-il.

Même son de cloche chez Khadim Talla, vétéran désabusé, qui calcule à peine 2 000 ou 3 000 F CFA de bénéfice par jour, une fois toutes les charges déduites. « Il me manque juste les moyens pour acheter une voiture », soupire-t-il.

Des propos qui résonnent avec les analyses du Dr Alioune Diouf, économiste à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar :

« Il faut aller vers la formalisation du secteur informel, en l’encadrant, pour accroître la productivité et générer des revenus afin de les fiscaliser dans le temps » (Senediaspora.net, 2022).

Pour Diouf, cette formalisation doit passer par des mécanismes progressifs, souples, et adaptés aux réalités du terrain, sans briser l’autonomie de ces acteurs économiques.

Une jeunesse en selle, parfois trop tôt

Mais tous ne souhaitent pas partir. Mama Lamine Niass, 16 ans, travaille comme charretier depuis deux ans. Fiers, les yeux pétillants, il se défend contre les stéréotypes : « Je ne suis ni voleur, ni bandit. Ce métier me permet d’aider mes parents et de subvenir à mes besoins. Je l’assume pleinement. »

À lire aussi : Tournée d’implantation de la FAMAJ-CI : Suinla accueille chaleureusement le président Daouda Meïté‎‎‎

Le cas de Mama Lamine illustre toutefois une problématique plus délicate : la présence de mineurs dans ce métier épuisant, aux conditions souvent précaires. Une réalité qui rappelle les défis sociaux sous-jacents du secteur informel sénégalais.

Un métier à valoriser

À Thiaroye, les charretiers sont partout : dans les recoins les plus étroits du marché, sur les routes poussiéreuses, dans les marges de la ville. Figures discrètes mais indispensables, ils incarnent une forme de dignité silencieuse.

Comme le soulignait déjà Michel Biays, dans une thèse dirigée par Elhadjiomar Sy sur l’artisanat informel à Dakar :

« Malgré une contribution significative à la création d’emplois en milieu urbain, le secteur informel se trouve ignoré dans les programmes de promotion du secteur privé » (Thèse, Université Rennes I, 1996).

Il est donc urgent de repenser les politiques publiques à leur égard : ni assistanat, ni coercition, mais accompagnement structuré, avec accès au crédit, formation, et reconnaissance sociale.

À lire aussi : Nigeria / IMO – 2 785 ARRESTATIONS EN 6 MOIS : Kidnapping, terrorisme, trafic d’enfants (la police d’Imo intensifie la lutte)


Les charretiers de Thiaroye ne sont pas des marginaux, mais des bâtisseurs silencieux. Leurs efforts quotidiens façonnent l’économie vivante d’un des marchés les plus emblématiques du Sénégal. Leur reconnaissance, aujourd’hui timide, mérite d’être amplifiée. Car sans eux, une grande partie du pays ne tournerait tout simplement pas.

Imam chroniqueur Babacar Diop
babacar19diop76@gmail.com

Partager cet article

Recherche en direct

Catégories

Votre Pub ici !

Autres publications

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Activer les notifications Accepter Non, merci