Citoyens à la carte : plongée dans la fabrique silencieuse des identités

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Citoyens à la carte : plongée dans la fabrique silencieuse des identités

Il fut un temps où la citoyenneté se méritait par la naissance et la vie. Aujourd’hui, au Sénégal, elle semble parfois pouvoir s’acheter ou se fabriquer en quelques clics. Des extraits de naissance apparaissent par centaines, attestant des naissances jamais survenues et conférant une nationalité instantanée à des individus qui n’avaient jusqu’alors aucun lien réel avec le sol sénégalais.

Dans ce théâtre bureaucratique, la réalité se mêle à la fiction. Des citoyens « surgissent » d’un coin de papier, brandissant leurs documents comme des trophées. Derrière ce phénomène, certaines structures privées et responsables influents semblent jouer un rôle central. WhatsApp devient la coulisse de la pièce, mobile money la monnaie d’échange, et chaque contact tisse un réseau invisible reliant des acteurs parfois venus d’autres régions, voire d’autres pays. Le tout se déroule dans une légèreté troublante, comme si l’état civil était devenu un terrain de jeu plutôt qu’une institution garante des droits et de l’identité.

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Des vies imaginaires, des papiers très réels

Fin septembre 2025, cinq individus, dont deux officiers d’état civil, ont été interpellés à Dakar pour « faux et usage de faux en écriture publique ». Des registres non officiels avaient servi à créer des actes de naissance falsifiés, établis entre 1995 et 2024. (IGFM)

Quelques mois plus tôt, en juillet 2025, un réseau similaire a été démantelé à Rufisque : sept personnes arrêtées, extraits de naissance falsifiés retrouvés — certains portant la signature contrefaite d’un officier d’état civil. (SENTV)

Ces affaires révèlent des pratiques alarmantes : paiements via mobile money, documents transmis de mains en mains, signatures falsifiées, registres clandestins… La production d’identités fictives devient quasi industrielle. Un ancien faussaire racontait qu’on lui demandait entre 20 000 et 100 000 FCFA pour un extrait de naissance « propre », selon la qualité du document et l’utilisation prévue. (SENTV)

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Témoignages du terrain

Awa Sène, mère d’un enfant de 8 ans :
« Mon fils n’avait jamais eu d’acte de naissance. J’ai dû me battre pendant des mois pour obtenir un papier officiel. Et puis, je vois des enfants, parfois plus âgés, qui l’ont obtenu en un clic, comme par magie… C’est frustrant. On se sent oubliés. »

Moussa Diop, ancien faussaire repentant :
« Je ne me vante pas, mais je sais comment tout cela fonctionne. On vous demande juste de suivre la procédure, on falsifie un registre, on imprime un extrait… et l’enfant existe sur le papier. Je regrette profondément. À l’époque, je pensais rendre service. Aujourd’hui, je comprends le danger que cela représente pour l’État. »

Seynabou Ndiaye, élève sans acte de naissance :
« Sans mon acte, je n’ai pas pu m’inscrire au concours de fin d’année. Mes parents ont tout essayé, mais l’administration demandait toujours des papiers que je n’avais pas. Pendant que d’autres enfants obtiennent leurs cartes presque immédiatement, moi je reste invisible. »

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Quand l’invisible menace l’identité nationale

Selon l’Agence nationale de l’état civil (ANEC), le Sénégal a numérisé 20 millions d’actes sur un objectif de 30 millions. (RTS)

Pourtant, le système reste fragile. Le directeur de l’ANEC, Aliou Ousmane Sall, a révélé que 1,72 % des demandes de cartes d’identité étaient rejetées chaque année à cause de « faux extraits de naissance ». (Le Dakarois)

Pire encore, en 2024‑2025, 409 789 élèves du préscolaire et de l’élémentaire n’avaient toujours aucun acte de naissance, ce qui les prive d’accès à l’école et aux droits civiques. (Le Dakarois)

Oliver Chinganya, directeur du Centre africain de statistiques de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), résume :

« The widespread absence of civil registration and vital statistics is a scandal of invisibility. Everyone has the right to be recognised as a person before the law. But without proof of legal identity … people cannot acquire a nationality and are effectively rendered stateless. » (New African Magazine)

Dans un contexte où la citoyenneté peut se « fabriquer », ce constat est un avertissement : l’absence d’identité légale ou l’octroi frauduleux d’actes civils fait flotter des individus dans une zone grise — citoyens sur le papier, invisibles dans la réalité.

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Fabrication à grande échelle — des conséquences pour tous

Imaginez un quartier de Dakar ou une localité rurale, où un individu frappe à la porte avec un acte de naissance tout neuf — mais pour un enfant né il y a vingt-cinq ans, dont personne ne se souvient. L’officiel tamponne, signe, et voilà : l’individu existe. Mais existe-t-il réellement ? Où sont le berceau, les témoins, la déclaration faite à l’époque ?

Ces pratiques ne sont pas seulement une question de fraude : elles remettent en cause la citoyenneté elle-même. Chaque document contrefait est une fissure dans le socle de l’État, une remise en cause du lien entre identité et réalité.


Vers un réveil — ou une réforme en profondeur

Le Sénégal a entamé un chantier de modernisation de l’état civil : numérisation des registres, indexation, formation des agents. (RTS)

Mais le défi reste double : sécuriser les actes à venir et corriger les failles existantes — retrouver les « invisibles », régulariser les enfants sans acte, démanteler les réseaux de faussaires et restaurer la confiance dans l’état civil.

Comme le rappelle le rapport d’une instance internationale sur la fraude documentaire :

« La circulation des faux actes de l’état civil, les mariages simulés, la reconnaissance mensongère constituent des formes variées d’un phénomène complexe et souvent transnational, qui exige concertation, rigueur et coordination entre États. » (CIEC)


Conclusion — l’identité en jeu

Ce que révèlent ces affaires dépasse le simple fait divers. Il s’agit d’un questionnement profond : quelle valeur accorde-t-on à l’identité ? À la citoyenneté ? Quand l’état civil peut être contourné, falsifié ou manipulé, c’est la confiance collective, la cohésion nationale et le sens même de l’identité citoyenne qui vacillent.

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Il ne suffit plus de sanctionner quelques faussaires. Il faut reconstruire la crédibilité du système, garantir que chaque naissance soit digne d’être enregistrée, que chaque citoyen compte — non comme un papier, mais comme un être humain doté d’une histoire, d’un avenir et de droits.

Et surtout, il faut écouter ceux qui restent invisibles, dont la voix se perd entre les registres et les tampons, afin que l’illusion ne remplace jamais la réalité et que la citoyenneté redevienne un droit fondamental, tangible et respecté pour tous.

Imam chroniqueur
Babacar Diop

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