Courses hippiques au Sénégal : Quand l’enfance monte en selle… et tombe dans l’oubli
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Par Imam chroniqueur Babacar Diop
Dans l’univers effervescent des courses hippiques sénégalaises, les projecteurs suivent les chevaux fougueux, les écuries flamboyantes et les trophées dorés. Mais dans l’ombre de ce faste se trouvent les véritables moteurs de la course : les jokers. Souvent trop jeunes, parfois trop vieux, ils galopent entre passion et précarité, entre destin glorieux et oubli silencieux. Et quand le joker est un enfant, la victoire ne masque plus l’exploitation.
À quel âge commence le risque ?
Dans les hippodromes de Thiès, Kaolack ou Saint-Louis, certains jokers débutent à seulement 12 ou 13 ans. Aucun texte légal n’encadre avec clarté l’âge minimal requis pour courir. L’absence de réglementation laisse ainsi le champ libre à l’exploitation de l’enfance, sous couvert de tradition ou de passion sportive.
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Pourtant, le Sénégal est signataire de la Convention internationale des droits de l’enfant, qui garantit à tout mineur une protection contre « les travaux dangereux ou préjudiciables à la santé ou au développement ». Monter un cheval lancé à pleine vitesse, sur des pistes poussiéreuses et sans équipements adaptés, n’est-il pas en soi une forme de mise en danger de l’enfant ?
Une jeunesse exposée, un système muet
Jean-Michel Faure, sociologue du sport, alerte dans Sociologie du sport : enjeux et perspectives (Armand Colin, 2012, p. 154) :
« Les jokers sont parmi les sportifs les plus exposés, car leur environnement professionnel est instable, peu régulé et dépendant de logiques de rentabilité immédiate. »
Au Sénégal, cette logique est poussée à l’extrême. Les jeunes jokers, souvent issus de familles démunies, sont parfois recrutés sans contrat, sans suivi médical, ni assurance. Leur jeunesse devient un outil de performance bon marché.
Dr Malick Diouf, orthopédiste au CHU de Dakar, déclarait lors d’une conférence en 2022 :
« Nous recevons régulièrement des jokers adolescents souffrant de traumatismes précoces — fractures, entorses, douleurs dorsales chroniques — sans aucun encadrement médical préalable. »
De la passion à l’exploitation silencieuse
Certes, certains jeunes rêvent de devenir jokers, portés par l’admiration populaire. Mais un rêve ne justifie pas un risque sans protection. Comme l’affirme la philosophe américaine Martha Nussbaum dans Creating Capabilities (Harvard University Press, 2011, p. 31) :
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« Priver un être humain de la possibilité de se développer pleinement, c’est instaurer une forme de violence invisible mais durable. »
Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, dans En quête d’éthique (Présence Africaine, 2007, p. 119), rappelle :
« Le progrès d’une société ne se mesure pas à l’éclat d’un spectacle, mais à la manière dont elle traite les plus vulnérables. »
Et qui est plus vulnérable qu’un enfant lancé sur un cheval de 500 kilos dans une course sans filet ?
Ce que dit l’islam : préserver la santé avant la gloire
Du point de vue islamique, le respect de l’intégrité physique et de la dignité humaine est une priorité absolue. Le Prophète Muhammad ﷺ a dit :
« Celui qui ne fait pas miséricorde aux gens, Allah ne lui fera pas miséricorde. »
(Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim)
Plus encore, Cheikh Abdallah Bin Bayyah, grande autorité juridique contemporaine, écrit dans Sînâ’at al-Fatwâ (Maqasid Publishing, 2008, p. 201) :
« Il est moralement illicite de maintenir un être humain dans une activité qui nuit manifestement à sa santé, même s’il y consent. Le respect du corps prime sur la volonté individuelle. »
Ainsi, même si certains enfants se disent volontaires, leur protection reste une responsabilité collective incontournable.
Ce qu’il faut changer : pour un cadre juste et humain
Le Pr Assane Diop, de l’INSEPS (Université Cheikh Anta Diop), propose des pistes concrètes de réforme :
Fixer un âge légal minimal (16 ans) pour exercer comme joker en compétition ;
Interdire strictement la participation des mineurs de moins de 16 ans, même dans les courses locales ;
Imposer des bilans médicaux annuels avant toute saison ;
Instaurer un statut professionnel du joker, incluant couverture santé, contrat écrit, et droit à la reconversion.
Tant que ces mesures ne seront pas en place, le sport hippique sénégalais continuera de se construire sur les silences et les douleurs de ses plus jeunes acteurs.
Conclusion : remettre l’humain au centre de la course
Un enfant n’est pas un cheval. Il ne suffit pas d’être léger pour être prêt.
Chaque fois qu’un garçon de 12 ans prend le départ d’une course à haut risque, c’est notre conscience collective qui recule d’un cran.
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Le vrai progrès n’est pas dans la vitesse du cheval, ni dans les applaudissements du public, mais dans la capacité d’une société à protéger ses enfants, même contre leurs propres rêves prématurés.
Il est temps que l’enfance ne soit plus un raccourci vers la gloire des autres.
Imam chroniqueur Babacar Diop













