Dakar : le déguerpissement, entre impératif légal et fracture sociale
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À Dakar, chaque opération de déguerpissement est un choc. Bulldozers en action, cris des familles délogées, poussière mêlée de larmes… La capitale rejoue sans cesse le même scénario, où l’aménagement urbain se heurte à la détresse sociale.
Le cadre légal : entre droit et contrainte
Le Code de l’Urbanisme du Sénégal (Loi n° 2008-43 du 20 août 2008) impose dans son article 6 que « nul ne peut occuper le domaine public ou privé de l’État sans autorisation préalable ».
De plus, l’article 15 de la Constitution sénégalaise garantit le droit de propriété, tout en précisant que « nul ne peut être exproprié si ce n’est pour cause d’utilité publique et moyennant une juste et préalable indemnisation ».
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En théorie, les textes protègent les citoyens contre les abus. Mais dans la pratique, la concertation, l’indemnisation et le relogement sont souvent absents ou insuffisants.
Le discours officiel : Bamba Cissé et la nouvelle doctrine
Depuis septembre 2025, Me Mouhamadou Bamba Cissé est le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique. Dans sa première déclaration, il a souligné que son ministère « sera au service du peuple sénégalais » et qu’il entend privilégier « l’ordre, le civisme, la sûreté, la salubrité et la tranquillité publique » dans une nouvelle doctrine du service public.
Cette vision met en avant la nécessité d’un État qui impose l’ordre urbain, tout en se présentant comme garant du bien-être des populations.
Les exemples récents : Sandaga, Keur Massar, Pikine…
Sandaga (2023-2024) : les opérations de déguerpissement du marché mythique ont marqué les esprits. Des centaines de commerçants installés depuis des décennies ont été contraints de quitter les lieux. Si l’État a justifié l’opération par la sécurité (incendies répétés, encombrement), de nombreux marchands dénoncent l’absence de solutions alternatives viables.
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Keur Massar (2024) : des quartiers entiers ont été touchés par des déguerpissements liés à la lutte contre les inondations. Les autorités invoquent la nécessité d’aménager des bassins de rétention, mais les familles déplacées affirment avoir été laissées à elles-mêmes.
Pikine et Guédiawaye (2025) : les opérations récentes contre les occupations de trottoirs et des abords de routes illustrent la volonté des mairies de « fluidifier la circulation » et de « restaurer l’ordre ». Pourtant, pour de nombreux petits vendeurs, ces espaces représentent leur unique moyen de survie.
Colobane (2025) : des déguerpissements ont visé les garages de fortune et ateliers mécaniques installés depuis des années. Les autorités parlent de modernisation urbaine ; les artisans parlent de désespoir.
Ces exemples montrent que chaque opération a deux visages : celui d’une ville qui se modernise et celui de vies précarisées davantage.
Les voix des savants et spécialistes
Pour l’urbaniste Abdoulaye Bara Diop : « L’urbanisme est une science sociale avant d’être une science technique. Chaque planification doit inclure ceux qui vivent et font vivre la ville » (La ville africaine en mutation, p. 132).
Le philosophe Felwine Sarr avertit : « La cité n’a de sens que si elle inclut les marges. Une ville qui rejette ses pauvres ne fait que construire son propre mur de fragilité » (Habiter le monde, p. 87).
Selon le sociologue Cheikh Anta Babou, « les politiques de modernisation des villes africaines échouent lorsqu’elles ne prennent pas en compte les réalités économiques de l’informel, qui fait vivre la majorité » (Urbanisation et société africaine, p. 201).
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Le philosophe Souleymane Bachir Diagne ajoute : « Une cité juste ne se mesure pas seulement à son architecture, mais à la dignité que ses habitants y trouvent » (L’encre des savants, p. 54).
Du côté religieux, Ibn al-Qayyim rappelait déjà que « l’une des missions essentielles de l’autorité est de garantir aux faibles de ne pas être broyés par les décisions des forts » (I‘lam al-Muwaqqi‘in, vol. 2, p. 45).
Les mots du chroniqueur
À ce stade, je ne peux rester observateur muet. En tant qu’imam et chroniqueur, je me sens interpellé :
« Un État qui arrache la natte sous les pieds du pauvre doit lui proposer au moins un tapis sur lequel il pourra prier et dormir. Sinon, la justice perd son âme. »
« Dakar ne doit pas être une ville de façades embellies et de cœurs meurtris. La beauté d’une cité ne réside pas seulement dans ses avenues dégagées, mais dans la paix intérieure de ses habitants. »
« L’ordre public ne peut être imposé par la seule force. Il doit être négocié dans la dignité, avec la conscience que derrière chaque baraque détruite, il y a une vie, une histoire, une prière. »
Ces mots sont plus qu’un plaidoyer : ils rappellent que la mission de l’État ne se limite pas à tracer des routes, mais à tracer aussi des chemins de dignité.
Entre bulldozer et justice sociale
Les autorités invoquent l’ordre, la mobilité et la salubrité. Mais pour les populations déguerpies, chaque opération représente une perte brutale : logement, revenu, dignité.
Comme le disait l’économiste burkinabè Joseph Ki-Zerbo : « On ne développe pas les hommes pour le béton, mais on développe le béton pour les hommes » (À quand l’Afrique ?, p. 213).
Si le déguerpissement s’accompagne d’indemnisation, de relogement et d’alternatives économiques, il peut devenir une transition nécessaire. Mais s’il se réduit à une éviction sèche, il devient une blessure durable dans le corps social.
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Conclusion
Le défi pour Dakar est double : préserver l’espace public et l’ordre urbain, tout en respectant la dignité des plus vulnérables.
Sous la responsabilité du ministre Bamba Cissé, une nouvelle doctrine du service public est annoncée. Si elle se traduit par un équilibre entre fermeté et justice sociale, alors les opérations de déguerpissement cesseront d’être synonymes de drame.
Mais pour y parvenir, il faut écouter la voix des sans-voix. Comme je le répète souvent dans mes chroniques : « Une ville qui écrase ses pauvres construit son avenir sur du sable. Mais une ville qui les élève bâtit son avenir sur du roc. »
Dakar mérite une vision où urbanisme et humanisme avancent côte à côte.
Par Imam Babacar Diop, chroniqueur













