Du Bosphore à l’Atlantique : quand la Turquie inspire le Sénégal
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Trait d’union entre l’Europe et l’Asie, la Turquie se tient à la croisée des civilisations. Ni totalement orientale, ni pleinement occidentale, elle incarne la tension féconde entre deux mondes, entre deux histoires. De Byzance à Istanbul, elle fut à la fois héritière de l’Empire ottoman et architecte d’une modernité politique singulière.
Cette position géographique — entre l’Europe et l’Asie — est un atout autant qu’un défi. Le politologue français Olivier Roy rappelle que « la Turquie a toujours dû concilier la tentation de l’Occident avec la fidélité à son héritage oriental » (Roy, La Turquie aujourd’hui, Seuil, 2012, p. 45). Et pourtant, malgré ces tensions identitaires et géopolitiques, Ankara a su tracer sa voie : membre du G20, 17ᵉ économie mondiale en 2024, et 12ᵉ selon la parité de pouvoir d’achat.
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Lors du 5ᵉ Forum économique Turquie-Afrique à Istanbul, le 17 octobre 2025, le président Recep Tayyip Erdoğan cita le poète Nazım Hikmet, symbole de résistance et d’universalité : « Aux écrivains d’Asie et d’Afrique », un texte célébrant la solidarité des peuples. Erdoğan rappela combien son pays a dû surmonter des décennies de crises pour se redresser : « En 23 ans, la Turquie a énormément changé et progressé. »
Depuis le début des années 2000, Ankara déploie une diplomatie active vers le continent africain. Le chercheur turc Ahmet Davutoğlu, théoricien de la politique étrangère turque, expliquait : « L’Afrique n’est pas un espace étranger pour la Turquie, mais une extension naturelle de sa profondeur historique » (Strategic Depth, 2001, p. 212). La cinquantaine de visites effectuées par Erdoğan sur le continent africain illustre cette volonté de renforcer liens économiques, culturels et religieux.
Contrairement aux anciennes puissances coloniales souvent accusées d’ingérence, la Turquie se présente comme un partenaire « de bonne foi ». Selon Alioune Sall, directeur du Futur Africain Institute : « La Turquie a su construire une image d’allié sans passé colonial, ce qui séduit nombre de dirigeants africains » (Afrique contemporaine, n°279, 2024, p. 88).
Leçons pour le Sénégal : du trait d’union à la porte d’entrée
Comparer Ankara à Dakar peut paraître audacieux. L’une, héritière d’un empire millénaire, compte plus de 85 millions d’habitants ; l’autre, jeune nation de 18 millions, sortie de deux siècles de colonisation. Mais les leçons turques sont instructives.
D’abord, la nécessité d’une stratégie à long terme. Le développement, comme l’enseigne l’économiste Ha-Joon Chang, « ne relève pas du miracle, mais d’un projet planifié, ancré dans les forces internes d’un pays » (Kicking Away the Ladder, Anthem Press, 2002, p. 103).
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Ensuite, savoir tirer parti de sa position géographique. Si la Turquie relie deux continents, le Sénégal est la porte d’entrée de l’Afrique de l’Ouest. Sa façade atlantique, son ancrage démocratique et sa stabilité politique constituent un potentiel sous-exploité.
Comme le résume Felwine Sarr dans Afrotopia : « L’Afrique doit repenser sa géographie non comme une contrainte, mais comme une chance d’invention » (Philippe Rey, 2016, p. 72). Être une porte, c’est accueillir, connecter et rayonner.
Pour le Sénégal, cela implique : ouverture économique sans exclusive, climat d’affaires attractif, et diplomatie proactive. La Turquie sert ici de miroir stratégique, démontrant qu’un pays peut transformer son positionnement géographique ambigu en force réelle.
Conclusion : de la géographie à la volonté
Si la Turquie a su transformer son entre-deux en tremplin économique, le Sénégal peut transformer sa façade atlantique en pont vers l’avenir africain. La géographie seule ne suffit pas : elle doit être accompagnée de vision, de stratégie et de volonté politique.
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Comme l’écrivait Ibn Khaldûn : « Les civilisations se forment là où l’homme apprend à tirer profit des limites que lui impose la nature » (Muqaddima, p. 215). Dakar, à l’instar d’Ankara, peut devenir un carrefour des mondes et un point d’entrée du continent, si elle transforme sa position en ambition.
imam chroniqueur
Babacar Diop













