Éducation et intelligence artificielle : un outil ou une menace pour la pensée critique ?
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Par Imam chroniqueur Babacar Diop
L’intelligence artificielle (IA) s’impose aujourd’hui comme une réalité incontournable dans nos vies quotidiennes et dans le système éducatif. Mais elle soulève une question fondamentale : peut-elle enrichir l’éducation sans appauvrir la pensée critique ?
Dans son ouvrage Conversations avec ChatGPT sur l’homme, le monde, Dieu et l’intelligence artificielle (Bruno Bérard, 2024), l’auteur met en lumière cette tension. Interrogeant l’IA sur la morale humaine, il constate que, malgré la richesse apparente de ses réponses, l’IA reste incapable d’exprimer une véritable opinion personnelle. Sa neutralité révèle ainsi ses limites : elle compile, mais ne pense pas.
Le philosophe allemand Byung-Chul Han avertit : « La pensée algorithmique élimine l’altérité, elle nous enferme dans la répétition du même » (Infocratie, 2021, p. 46). En d’autres termes, si l’IA uniformise les réponses, elle risque aussi d’uniformiser la pensée.
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Or, l’éducation n’est pas une simple transmission d’informations. Comme le rappelait Amadou Hampâté Bâ : « L’éducation traditionnelle africaine visait à former l’homme intégral, à la fois esprit, cœur et main » (L’Étrange destin de Wangrin, 1992, p. 87). Elle inculque des savoirs, mais aussi des valeurs, une autonomie et une liberté critique.
Les promesses de l’IA
Il serait toutefois simpliste de réduire l’IA à une menace. Dans l’éducation, elle peut offrir une personnalisation inédite des apprentissages. Le pédagogue Sugata Mitra a montré que « l’IA peut agir comme un tuteur silencieux, apportant une aide différenciée à chaque apprenant » (The School in the Cloud, 2019, p. 112).
Elle peut aussi alléger la charge des enseignants, notamment dans la remédiation scolaire. Corriger les problèmes de vocabulaire, de logique ou de cohérence du raisonnement est souvent une tâche fastidieuse pour le professeur. L’IA, paramétrée avec des algorithmes adaptés, peut identifier ces difficultés et proposer des solutions personnalisées.
Dans le domaine de l’évaluation, elle présente également des atouts : objectivité, standardisation, réduction des biais liés à la fatigue ou à la subjectivité. Une copie corrigée par une machine échappe au risque d’injustice liée à l’humeur ou à la comparaison avec d’autres copies.
Les dangers réels
Mais ces promesses ne doivent pas masquer les menaces. L’IA commet encore des erreurs grossières, comme en témoignent des expériences où elle génère des fautes d’orthographe répétées ou des incohérences dans des images. Plus grave encore, elle ne « réfléchit » pas à ses erreurs, ce qui limite sa capacité de discernement.
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Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne met en garde : « L’éducation n’est pas une programmation mais un éveil. Elle doit préserver la capacité de se poser des questions » (L’Afrique et l’avenir du monde, 2020, p. 59). Une école qui déléguerait entièrement l’apprentissage à l’IA risquerait de fabriquer des automates au lieu de citoyens.
En tant qu’imam-chroniqueur, je constate que « l’IA doit être domestiquée par l’homme, et non l’inverse. Elle doit rester un outil, jamais un maître. Une éducation sans liberté critique fabriquerait des automates, non des êtres responsables. »
L’exemple de nos traditions
La culture sénégalaise illustre bien cette importance du questionnement. Après un conte raconté par une grand-mère, il n’était pas rare que les enfants demandent : « Lu tax ñuy dém tool ? Lu tax ñuy dém jàngi ? » (« Pourquoi allons-nous au champ ? Pourquoi allons-nous apprendre ? »). C’est ce questionnement qui nourrit la pensée.
Carl Gustav Jung, dans Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées (1962), racontait son aversion pour les mathématiques, car il ne comprenait pas l’axiome « Si A = B et B = C alors A = C », considérant que A, B et C étaient différents. L’IA aurait intégré la formule sans difficulté. Mais l’anecdote illustre que ce qui compte n’est pas seulement de mémoriser des règles, mais d’apprendre à penser, même dans le doute.
Une vigilance éthique nécessaire
L’avenir de l’éducation à l’ère de l’IA appelle donc à une vigilance accrue. L’intégration précipitée de ces technologies dans nos écoles pourrait creuser les inégalités, uniformiser la pensée et réduire l’autonomie intellectuelle.
Mais bien encadrée, l’IA pourrait être un puissant outil de justice éducative. À condition d’être accessible à tous, elle permettrait de réduire les écarts entre élèves favorisés et défavorisés, entre zones rurales et urbaines, entre le Nord et le Sud.
Il s’agit donc de trouver l’équilibre : exploiter la puissance de l’IA pour soutenir l’intelligence humaine sans jamais la remplacer.
Une conclusion spirituelle
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Au final, l’IA peut corriger, répéter et même enseigner. Mais elle ne saura jamais transmettre l’espérance, la spiritualité, ni la dimension transcendante de l’éducation. Le Coran nous rappelle :
« Dieu élève en degrés ceux d’entre vous qui croient et ceux à qui la science a été donnée » (Sourate 58, verset 11).
Cette élévation suppose discernement, liberté et valeurs — trois dimensions qui échappent à l’IA. L’éducation doit donc rester une œuvre profondément humaine, où la machine assiste sans jamais supplanter l’homme.
-imam chroniqueur
Babacar Diop













