En finir avec la puissance maritale : urgence juridique, exigence morale
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À mesure que l’année 2025 s’éteint, un constat douloureux s’impose : les violences faites aux femmes ont cessé d’être des faits divers pour devenir un symptôme social. Elles tuent, brûlent, humilient, violentent, parfois dans le silence feutré de l’espace domestique, parfois sous le regard impuissant – ou indifférent – de la société. Et lorsque l’horreur éclate, elle est trop souvent anesthésiée par des mots qui disculpent : drame passionnel, dispute conjugale, crise de jalousie. Autant d’expressions qui banalisent la mort et dépolitisent la violence.
Or, comme l’écrit la sociologue Fatou Sow :
« Nommer la violence, c’est déjà commencer à la combattre. La minimiser, c’est la légitimer »
(Femmes, sociétés et politiques publiques en Afrique, CODESRIA).
Une colère organisée face à une inertie persistante
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La campagne « Luy jot jotna » (il est temps d’agir) n’est pas née d’un excès militant, mais d’une fatigue collective. Une centaine d’organisations de la société civile ont choisi de transformer l’indignation en action, exigeant la criminalisation des féminicides, une réforme substantielle du Code de la famille et le respect effectif de la dignité humaine.
Cette mobilisation dérange parce qu’elle touche au cœur du pouvoir domestique. Certains y voient la menace d’un renversement de l’ordre familial, alors qu’il s’agit en réalité d’une reconfiguration éthique des rôles. Comme le rappelle la philosophe Martha Nussbaum :
« La justice commence là où l’on cesse de considérer certaines vies comme moins dignes d’être protégées »
(Frontiers of Justice, Harvard University Press).
La puissance maritale : quand l’autorité devient domination
Au centre du débat se trouve la puissance maritale, consacrée notamment par les articles 152 et 277 du Code de la famille. Ces dispositions attribuent l’essentiel de l’autorité au père et au mari, installant une hiérarchie juridique qui déborde souvent sur une domination sociale et psychologique.
Le problème n’est pas l’autorité en soi, mais son usage. Le penseur musulman Tariq Ramadan avertit :
« Toute autorité qui ne se fonde pas sur la responsabilité morale finit par produire de l’injustice »
(Réformer l’Islam, Tawhid).
Dans de nombreux foyers, cette architecture juridique nourrit la dépendance économique et symbolique des femmes, rendant la rupture avec un conjoint violent presque impossible. La loi, au lieu de protéger, devient alors un verrou.
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Une loi en décalage avec son temps
Promulgué en 1973, le Code de la famille sénégalais était présenté comme un compromis entre héritage du Code civil français, réalités coutumières et croyances religieuses. Mais dès 1983, soit dix ans plus tard, la nécessité de réformes apparaissait évidente. Quarante ans après, le décalage est devenu abyssal.
L’économiste Amartya Sen rappelle avec force :
« Une injustice institutionnelle persistante n’est pas une tradition à préserver, mais une responsabilité à corriger »
(The Idea of Justice, Penguin Books).
Reconnaître juridiquement les féminicides, c’est reconnaître qu’ils s’inscrivent dans des rapports de force structurels, et non dans de simples dérapages individuels.
Une parole religieuse au service de la justice
L’imam et chroniqueur Babacar Diop insiste sur la nécessité de sortir des caricatures :
« Ce combat n’est ni contre l’homme, ni contre la religion. Il est contre l’injustice. Et aucune religion révélée ne peut servir de refuge à la violence. »
Il ajoute :
« Le Prophète (paix sur lui) n’a jamais confondu autorité et brutalité. Là où une loi légitime l’humiliation, elle trahit l’esprit même de la foi. »
Pour lui, la réforme du Code de la famille est aussi une réhabilitation du sens moral de l’autorité :
« Être chef de famille ne signifie pas régner, mais servir. Quand la loi oublie cela, elle fabrique des tyrans ordinaires. »
Au-delà du féminisme, une question de société
Les militantes le rappellent : il ne s’agit pas d’un combat idéologique importé, mais d’une adaptation nécessaire aux réalités socioéconomiques actuelles. La lutte contre les féminicides exige une transformation des rapports de pouvoir au sein du foyer, mais aussi dans les institutions.
Comme le souligne la politologue Awa Marie Coll-Seck :
« On ne peut bâtir un État de droit solide en tolérant des zones de non-droit à l’intérieur des familles »
(conférence sur les politiques publiques et le genre).
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De l’émotion à la responsabilité
L’émotion collective, aussi sincère soit-elle, ne suffit plus. Tant que les réformes resteront bloquées au nom de calculs politiques ou de peurs infondées, la violence continuera de trouver refuge dans le silence de la loi.
Babacar Diop conclut avec gravité :
« Une société qui protège moins ses femmes que ses intérêts politiques prépare ses propres fractures. La dignité féminine n’est pas une faveur à accorder, c’est une dette à honorer. »
En finir avec la puissance maritale n’est donc ni une provocation ni une rupture culturelle. C’est une urgence juridique, une exigence morale et une condition essentielle pour que la famille sénégalaise demeure un espace de protection, et non de peur.
Imam chroniqueur
Babacar Diop













