Entre santé publique et pudeur sociale : quand le marketing du plaisir bouscule nos repères
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À Dakar, en cette période de ferveur sportive portée par la Coupe d’Afrique des nations, l’attention du public ne se focalise pas uniquement sur les pelouses. Une autre affiche, bien plus silencieuse mais autrement provocatrice, s’est invitée dans l’espace urbain : celle de préservatifs parfumés, exposée à proximité d’un lycée, mettant en scène deux adolescents dans une posture d’intimité suggérée.
L’image, à elle seule, a ouvert un débat profond, révélateur des tensions qui traversent la société sénégalaise contemporaine. Il ne s’agit pas simplement d’une publicité. C’est un symbole, et les symboles parlent souvent plus fort que les discours. Ils interrogent nos valeurs, nos peurs et nos contradictions.
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Santé publique ou banalisation du désir ?
Les promoteurs de ces campagnes invoquent la santé publique. Ils rappellent que la sexualité précoce existe, qu’on le veuille ou non, et qu’ignorer cette réalité expose la jeunesse aux infections sexuellement transmissibles et aux grossesses non désirées. Dans cette perspective, le préservatif devient un outil de responsabilité.
Le sociologue français Michel Bozon, spécialiste des comportements sexuels, écrit à ce propos :
« Les politiques de prévention sexuelle échouent lorsqu’elles refusent de prendre en compte les pratiques réelles des jeunes, mais elles échouent tout autant lorsqu’elles se transforment en incitation implicite. »
(Sociologie de la sexualité, Armand Colin)
Tout est là : prévenir sans inciter, protéger sans séduire.
Or, lorsque le préservatif se décline en fraise, menthe ou fruit de la passion, lorsqu’il est associé à l’idée de plaisir ludique et de “gestion sereine de l’avenir”, la frontière devient floue. La prévention glisse alors dangereusement vers ce que beaucoup perçoivent comme un marketing du plaisir.
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Une société profondément attachée à la pudeur
Le Sénégal demeure enraciné dans une culture de pudeur. La sexualité, sans être ignorée, a longtemps été encadrée par des mécanismes sociaux discrets : parole des anciens, conseils individualisés, transmission indirecte.
Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne le rappelle avec justesse :
« La modernité ne consiste pas à effacer les cultures, mais à leur permettre de dialoguer avec le monde sans se dissoudre. »
Aborder la sexualité de manière frontale sur des panneaux publics, à proximité d’établissements scolaires, heurte ce principe de dialogue. Pour de nombreux parents, ce n’est pas tant l’existence du préservatif qui choque que le lieu, le moment et la mise en scène.
Entre réseaux sociaux et silence parental
Il serait toutefois illusoire de nier la réalité numérique. TikTok, Instagram et autres plateformes exposent les adolescents à une sexualité souvent caricaturale, débridée et marchande. Le silence parental, entretenu par le tabou, laisse alors un vide que comblent des contenus incontrôlés.
La théologienne et sociologue Malika Hamidi observe :
« Lorsqu’une société refuse de parler d’un sujet sensible, elle laisse le marché et les écrans en définir seuls les contours. »
C’est peut-être là le paradoxe : ces affiches, aussi dérangeantes soient-elles, révèlent nos propres hésitations à assumer une éducation sexuelle éthique, contextualisée et responsable.
Regard d’imam et de citoyen
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En tant qu’imam, je le dis sans détour :
la prévention ne doit jamais devenir une normalisation du désir précoce, encore moins une marchandisation du corps adolescent.
Mais en tant que citoyen et éducateur, j’affirme aussi :
le silence n’a jamais protégé une jeunesse livrée aux écrans.
Notre défi collectif n’est donc ni l’interdiction aveugle ni l’acceptation passive. Il réside dans l’invention d’une troisième voie : former les parents, renforcer le dialogue familial, impliquer les guides religieux, les enseignants et les professionnels de santé.
L’idée d’écoles de parents, souvent évoquée, mérite d’être prise au sérieux. Outiller les adultes, c’est éviter que l’enfant n’aille chercher ses réponses dans les zones les plus obscures d’internet.
Conclusion : choisir la responsabilité
Entre les codes mondialisés et nos valeurs locales, le Sénégal est à la croisée des chemins. La publicité des préservatifs en milieu urbain agit comme un révélateur brutal de cette transition.
La question n’est donc pas seulement : faut-il ou non afficher ?
Mais plutôt : comment protéger sans provoquer, comment éduquer sans choquer, comment moderniser sans se renier ?
C’est à ce prix que la prévention cessera d’être perçue comme une agression culturelle pour devenir un acte de responsabilité partagée.
Imam chroniqueur
Babacar Diop













