Indemnités d’examens au Sénégal : l’école à l’épreuve de l’injustice silencieuse
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Par Imam chroniqueur Babacar Diop
Chaque année, les examens nationaux mobilisent des milliers d’enseignants dans un effort collectif essentiel à la légitimité du système éducatif. Pourtant, une fois les copies corrigées et les résultats proclamés, ceux qui ont porté ce processus sont souvent relégués à la périphérie de la reconnaissance institutionnelle. Les mêmes frustrations reviennent : retards de paiement, disparités de traitement, et sentiment d’injustice profondément enraciné.
Une mission nationale, un traitement hiérarchisé
Sur le papier, tous les enseignants mobilisés pour les examens œuvrent pour une même cause nationale. En pratique, les distinctions administratives déterminent le niveau de considération.
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Groupe 1 : enseignants de classe exceptionnelle (inspecteurs, agrégés) avec prise en charge intégrale (hébergement, restauration, transport, avance de mission) ;
Groupe 2 : professeurs certifiés, instituteurs, avec prise en charge partielle et souvent retardée ;
Groupe 3 : contractuels, largement exclus de toute forme d’indemnité logistique, malgré les déplacements.
« L’administration sénégalaise ne rémunère pas l’effort, elle entretient une hiérarchie du statut. Cela tue l’éthique du service public », dénonce Dr. Massamba Sarr, chercheur en gouvernance éducative, dans État et justice sociale (L’Harmattan Sénégal, 2024, p. 84).
Même mission, inégalités logistiques
Les tâches — corriger, surveiller, encadrer — sont rigoureusement les mêmes. Pourtant, l’accès aux ressources logistiques et aux remboursements dépend du groupe administratif, et non de la réalité de la mission. Cette logique bureaucratique engendre un fort ressentiment, particulièrement chez les jeunes enseignants et les précaires.
« Il est inadmissible que deux serviteurs de l’État, accomplissant la même tâche, soient traités selon leur matricule et non leur mérite », souligne Dr. Aïssatou Mbodj, spécialiste des politiques sociales, dans Justice sociale et crise scolaire (2024, p. 121).
Des indemnités gelées malgré l’inflation
Le barème des indemnités n’a pas été actualisé depuis près de deux décennies :
500 FCFA par copie corrigée au Bac ;
300 FCFA au BFEM ;
4000 FCFA par jour de surveillance.
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Or, l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) rapporte une inflation cumulative de plus de 61 % entre 2006 et 2025, rendant ces montants symboliques et déconnectés des réalités économiques actuelles.
« En refusant d’indexer les montants sur le coût de la vie, l’État appauvrit les enseignants par inertie », alerte Dr. Fatoumata Diallo, économiste à la BAD, dans Fonction publique et déséquilibres sociaux (2025, p. 133).
La fatigue muette des oubliés de la République
Sous les chiffres officiels, se tapit une lassitude invisible mais corrosive. Nombre d’enseignants participent aux examens par sens du devoir, tout en sachant qu’aucune reconnaissance ni compensation juste ne viendra. Cette résignation devient une norme institutionnelle. Elle détruit l’engagement.
Une enquête du SAMES (mai 2025) révèle que :
62 % des enseignants ayant participé aux examens 2024 affirment ne plus vouloir renouveler l’expérience ;
40 % considèrent que la rémunération perçue ne couvre même pas les frais engagés (transport, restauration, hébergement).
« Une République qui habitue ses serviteurs à la résignation fabrique du cynisme. Et ce cynisme tue la motivation », analyse Dr. Mody Gadiaga, sociologue de l’éducation, dans La fatigue civique au Sénégal (SénÉditions, 2024, p. 88).
Une injustice contraire à l’éthique islamique
Dans une société majoritairement musulmane, la justice dans la rétribution est un principe fondamental.
« Le Prophète ﷺ a dit : « Donnez au salarié son dû avant que son sang ne sèche. » (Rapporté par Ibn Mâja). Dans ce cas, ce n’est pas seulement un retard, c’est une inégalité structurelle. Cela contredit les valeurs de l’islam et de la justice sociale », rappelle Cheikh Ahmed Bamba Diop, islamologue et enseignant à l’IFACE.
Des pistes de réforme connues, mais jamais mises en œuvre
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Les syndicats ont formulé des solutions concrètes, notamment lors du Forum de Rufisque sur la dignité enseignante (juin 2025) :
- Uniformiser les frais de mission selon la distance parcourue et la mission effectuée, non selon le groupe administratif ;
- Mettre en place une plateforme numérique de suivi des indemnités ;
- Réviser les montants tous les cinq ans en fonction du coût de la vie ;
- Assurer un paiement anticipé et systématique pour éviter les frais supportés par les enseignants eux-mêmes.
« Il ne s’agit pas d’inventer la lune. Il s’agit simplement d’appliquer les règles de justice administrative », souligne Cheikh Yérim Seck, journaliste et essayiste, dans Sénégal : entre promesses et trahisons (2024, p. 92).
Conclusion : une école sans justice ne peut produire de citoyens justes
L’enseignant humilié, c’est la République abaissée. L’école sénégalaise ne pourra remplir sa mission tant qu’elle traitera ses piliers selon des logiques de rang plutôt que d’équité. Il est temps de sortir du confort de l’habitude pour refonder une gestion des examens fondée sur la reconnaissance et la justice.
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« Une école qui néglige ses serviteurs, c’est une nation qui programme son effondrement moral » — Souleymane Bachir Diagne, Le Fagot de ma mémoire, 2020, p. 194.
Imam chroniqueur Babacar Diop













