Insolence, vulgarité et dérive morale dans les séries télévisées sénégalaises : où est la CNRA ?
Votre Pub ici !

Dans un contexte médiatique en pleine expansion au Sénégal, les séries télévisées locales occupent une place centrale dans le quotidien des citoyens. Elles influencent les comportements, façonnent les mentalités et participent à la construction de l’imaginaire collectif. Pourtant, un phénomène préoccupant s’installe : l’explosion de l’insolence, de la vulgarité verbale et de scènes théâtrales dénuées de toute décence, diffusées sans filtre sur des chaînes nationales. Face à cette situation, une question s’impose : où est passée la régulation médiatique, notamment celle du CNRA (Conseil national de régulation de l’audiovisuel) ?
Une violence langagière banalisée
De nombreuses séries télévisées exposent aujourd’hui des dialogues crûs, des injures répétitives et des postures irrespectueuses entre les personnages, souvent à des heures de grande écoute. Ce phénomène inquiète sociologues, islamologues et éducateurs.
À lire aussi : Le poison de l’information : désinformation, malinformation et mésinformation
Le sociologue français Dominique Wolton, dans Penser la communication (Flammarion, 1997, p. 212), rappelle que « les médias ne reflètent pas seulement la société, ils contribuent à la structurer ». Ainsi, la tolérance croissante envers des dialogues agressifs et irrespectueux à l’écran influence inévitablement le comportement des jeunes et affaiblit les normes sociales traditionnelles.
Le psychologue et éducateur Jean Epstein ajoute, dans L’écran et le cerveau de l’enfant (Éditions Retz, 2003, p. 87) :
« Un enfant exposé quotidiennement à la violence verbale intègre celle-ci comme norme de communication, ce qui a des répercussions profondes sur sa socialisation. »
Une crise de l’autorité et du sens moral
L’insolence à l’écran n’est pas anodine ; elle traduit une crise plus large de la relation à l’autorité et aux valeurs morales. Pour l’islamologue Tariq Ramadan, dans Éducation et responsabilité (Presses du Châtelet, 2006, p. 55),
« L’éducation véritable commence par l’apprentissage du respect : respect de soi, des autres, et des limites. Toute œuvre médiatique qui banalise l’insulte détruit ces fondements. »
Cette crise morale est d’autant plus grave dans un pays majoritairement musulman comme le Sénégal, où l’éducation religieuse et la bienséance verbale sont censées encadrer les comportements sociaux. L’imam sénégalais Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké, dans ses écrits spirituels, soulignait que « la langue est le miroir du cœur : que celui-ci soit pur, et la parole sera noble » (cf. Massalik al-Jinan).
À lire aussi : Lire pour réfléchir : la société face à l’érosion de la lecture
La responsabilité du CNRA en question
Le CNRA a pour mission de veiller au respect de l’éthique dans les productions audiovisuelles. Pourtant, son silence face à la montée de ces dérives interroge.
Le journaliste et analyste Mamadou Ibra Kane, dans une tribune parue dans Le Soleil (mars 2023), déplorait :
« Le CNRA semble plus prompt à surveiller les débats politiques qu’à réguler les dérives morales des productions télévisées locales. »
La juriste en droit des médias Fatou Sow Sarr va plus loin dans Médias africains : entre liberté et responsabilité (L’Harmattan, 2021, p. 143) :
« L’autorité de régulation doit impérativement sortir de sa passivité pour protéger les publics vulnérables, en particulier les jeunes, contre une industrie télévisuelle parfois motivée uniquement par l’audience. »
Vers une télévision éducative et éthique
Plusieurs voix s’élèvent pour réclamer une production audiovisuelle éthique, encadrée et responsable. Des modèles comme la télévision publique japonaise (NHK) ou même certains contenus religieux bien structurés montrent qu’il est possible de concilier divertissement et éducation morale.
Le philosophe Alioune Sall, directeur de l’Institut des Futurs Africains, proposait dans L’Afrique au futur (Karthala, 2022, p. 97) :
« L’Afrique doit s’inventer une télévision qui éduque sans infantiliser, qui critique sans vulgarité, qui divertit sans abêtir. »
À lire aussi : Les Assises Nationales des Daara au Sénégal : Entre Fidélité Spirituelle et Réformes Éducatives
Conclusion
La prolifération de l’insolence dans les séries sénégalaises n’est pas un simple phénomène culturel. Elle traduit un effritement des repères éducatifs et éthiques. Face à cela, la responsabilité est collective : producteurs, diffuseurs, familles, éducateurs… mais surtout le CNRA, qui doit cesser d’être un simple spectateur. Pour reprendre les mots de l’érudit musulman Ibn al-Qayyim dans Al-Fawâ’id (p. 67) :
« Toute corruption qui se propage en société commence souvent par la corruption de la parole. »
Il est temps que la parole diffusée à la télévision sénégalaise retrouve sa dignité.
Imam chroniqueur Babacar Diop













