Jeux et chants wolof face aux écrans : l’identité culturelle sénégalaise à l’épreuve du numérique
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Au Sénégal, les jeux et chants traditionnels wolof, longtemps vecteurs d’éducation et piliers de la transmission intergénérationnelle, subissent de plein fouet l’irrésistible avancée du numérique. Autrefois omniprésents dans les quartiers, les villages et les cérémonies, ces éléments culturels sont désormais éclipsés par les écrans, les réseaux sociaux et les applications numériques. Ce phénomène soulève une question essentielle : comment préserver l’héritage culturel face à la modernité numérique ?
La disparition progressive d’un patrimoine vivant
Les jeux populaires comme le simb (le jeu du faux lion), mbapaat, lamb ou encore coupet, ne sont plus que des souvenirs lointains pour de nombreux jeunes. Ces jeux, bien plus que de simples divertissements, étaient de véritables écoles de vie. Ils inculquaient courage, respect des aînés, esprit de solidarité et sens de la communauté. Aujourd’hui, ces pratiques sont peu à peu abandonnées au profit de TikTok, YouTube, WhatsApp ou Instagram.
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« L’expression du déclin de la mémoire collective se traduit à travers mille et un aspects », relevait déjà le sociologue Abdoulaye Bara Diop dans La Société Wolof (1972, p. 108). Ce constat reste d’actualité plus de cinquante ans plus tard.
Le même sort est réservé aux chants initiatiques wolof, ces trésors oraux riches en proverbes, contes et mythes, souvent transmis lors de rites de passage comme le « ndut » chez les Sérères ou la circoncision collective. Ces veillées chantées, jadis vibrantes et mobilisatrices, cèdent la place aux playlists numériques, même durant les cérémonies traditionnelles.
La fracture intergénérationnelle et l’effacement de la langue
La disparition de ces traditions ne menace pas seulement la mémoire collective : elle affaiblit aussi le lien communautaire et la transmission de la langue wolof. Comme le souligne le linguiste sénégalais Moustapha Sall, « quand la langue cesse d’être porteuse de culture, elle devient une coquille vide. Or, les proverbes, les jeux et les chants populaires sont les vecteurs les plus puissants de la langue vivante » (Conférence sur la diversité linguistique à Dakar, 2023).
Le professeur Abdoulaye Elimane Kane, ancien ministre de la culture, rappelle dans Le Sénégal à la croisée des cultures (NEA, 2005, p. 74) que « la modernité ne doit pas être synonyme d’amnésie culturelle. Une société qui oublie ses racines est une société vulnérable aux assauts de l’uniformisation mondiale ».
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L’influence croissante des écrans et des nouveaux modèles
L’arrivée massive des smartphones, l’accès généralisé à Internet et la popularité des influenceurs ont bouleversé les repères culturels des jeunes. Ceux-ci s’identifient désormais davantage aux « stars » du web qu’aux griots, véritables gardiens de la mémoire ancestrale. Cette situation pousse le professeur Amadou Diaw, expert en éducation et culture numérique, à alerter : « Il y a une colonisation culturelle silencieuse qui se joue via les écrans. Si nous ne faisons rien, nos enfants sauront danser sur TikTok, mais ignoreront le sens du simb ou du chant du bourouwol » (Forum sur la culture africaine, Saint-Louis, 2024).
Des initiatives de résistance culturelle émergent
Face à ce constat inquiétant, des initiatives innovantes voient le jour. Des festivals culturels, comme le Festival Gorée Diaspora ou le FESNAC, remettent au goût du jour les jeux traditionnels. Certains artistes, chercheurs et éducateurs numérisent les chants anciens ou créent des applications éducatives en wolof, mêlant tradition et technologie.
C’est dans cette dynamique que s’inscrit le projet « Sunuy Jang » (Nos apprentissages), lancé par le Centre Africain de Formation en 2023, qui enseigne le wolof via des contes et chansons pour enfants. « Ce n’est pas une opposition entre tradition et numérique, mais une alliance qu’il faut construire », explique Fatou Sarr Sow, sociologue et directrice du Laboratoire Genre et Recherche scientifique (IFAN-UCAD).
Repenser la transmission culturelle à l’ère numérique
La voie à suivre, selon de nombreux experts, est de réconcilier l’héritage culturel et les outils modernes. Le philosophe Souleymane Bachir Diagne écrivait dans La Reconnaissance du même (Seuil, 2019, p. 94) : « Il ne s’agit pas de revenir en arrière, mais de faire en sorte que le futur ait une mémoire. »
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C’est ce défi qui s’impose aujourd’hui au Sénégal : faire dialoguer écrans et traditions, influenceurs et griots, jeux numériques et chants anciens. Il en va de la pérennité de notre identité culturelle dans un monde globalisé.
imam chroniqueur Babacar Diop













