La parole perdue : le Sénégal face à la jungle verbale des réseaux sociaux
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Les réseaux sociaux sont devenus le théâtre central du débat public au Sénégal. Ce qui aurait dû être un espace de dialogue, de partage et de réflexion est aujourd’hui souvent réduit à une arène où les invectives, moqueries et insultes s’échangent à grande vitesse. La parole politique, autrefois instrument de persuasion et de conviction, se transforme peu à peu en un flux de haine verbale, masqué derrière des métaphores animales et des images dégradantes.
« Il ne suffit pas de dire tout haut ce que l’on pense ; il faut le dire avec dignité. Lorsque l’adversité politique se mue en haine viscérale, nous perdons une part essentielle de notre humanité », explique Imam Babacar Diop.
La rhétorique animalière : humour ou arme de destruction ?
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Depuis quelques années, le champ politique sénégalais est envahi par ce que l’on pourrait appeler une « rhétorique animalière ». Moutons, cochons, chiens, rats… chaque animal semble convoqué pour stigmatiser, humilier ou ridiculiser l’adversaire. Ce langage fleuri n’est plus un simple jeu d’esprit ou un hommage satirique : il devient le signe d’une dégradation inquiétante de la parole publique. Derrière chaque métaphore se cache souvent une insulte à peine voilée, capable de nourrir des ressentiments durables.
« La politique ne doit jamais se réduire à des coups de groin ou à des morsures verbales. Si nous persistons sur cette voie, la violence verbale pourrait se transformer en violence physique. L’histoire tragique du Rwanda nous rappelle tragiquement ce que peut engendrer la déshumanisation de l’autre », avertit Imam Babacar Diop.
L’exemple du Rwanda reste emblématique : tout a commencé par un langage déshumanisant. Les Hutus affublaient les Tutsis du terme « Inyenzi » – « cafard » en kinyarwanda – qu’il fallait « écraser ». Progressivement, cette rhétorique a préparé les esprits au génocide. Si notre société n’y prend garde, la banalisation de l’insulte et du mépris peut générer des effets dévastateurs.
Histoire et mémoire des sobriquets au Sénégal
Il n’a pas toujours été ainsi. Dans le passé, les métaphores animalières avaient une fonction différente, souvent ludique et respectueuse. Senghor surnommait Wade « Ndiombor », en référence au lièvre, symbole d’intelligence et de ruse. Abdou Diouf, quant à lui, héritait du sobriquet « Ndiamala » (« girafe »), lancé par l’hebdomadaire satirique Cafard Libéré, en hommage à sa stature. Ces noms n’étaient ni méchants ni offensants. Ils traduisaient un respect implicite pour l’adversaire, un hommage à ses qualités, et parfois un commentaire humoristique sur sa personnalité.
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Aux États-Unis, les symboles animaliers des partis démocrate et républicain – l’âne et l’éléphant – montrent également que l’animal peut représenter une philosophie, une idéologie et une attitude, et non un jugement péjoratif. Le Sénégal semble aujourd’hui avoir perdu cette dimension : les animaux convoqués sur nos réseaux sociaux ne symbolisent plus la sagesse, mais servent à blesser et dénigrer.
Le danger de la viralité et du clic
Au cœur de ce phénomène se trouve la logique des réseaux sociaux : l’immédiateté, le buzz et la viralité. Le débat public n’est plus mesuré à l’aune du fond, mais du nombre de partages et de réactions. Pendant que la caravane des priorités nationales poursuit sa route – réformes éducatives, développement économique, justice sociale – les réseaux sociaux deviennent le terrain de guerre verbale où le sensationnel prime sur l’essentiel.
« Chaque mot compte. Le langage reflète l’âme d’une société. Si la parole politique devient bestiale, notre démocratie s’en trouve fragilisée. Nous avons tous la responsabilité de préserver la dignité dans la parole publique », insiste Imam Babacar Diop.
Une responsabilité partagée
Il ne s’agit pas seulement des militants ou des internautes anonymes. Parfois, des responsables connus et influents participent eux aussi à cette spirale verbale, donnant l’exemple à une jeunesse avide d’expressions bruyantes et virales. La responsabilité est collective : journalistes, leaders politiques, citoyens et influenceurs doivent contribuer à restaurer le respect et la réflexion.
L’éducation civique et numérique est également essentielle. Former les citoyens, dès le plus jeune âge, à distinguer le débat constructif de l’insulte gratuite et à mesurer l’impact de leurs paroles sur la société peut inverser cette tendance.
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Vers une renaissance du débat public
Pour que le Sénégal sorte de cette impasse, il faut réapprendre à parler et à écouter. Le débat politique doit redevenir un espace de confrontation d’idées, et non de déchaînement de haine. Les réseaux sociaux doivent redevenir des lieux de créativité et de dialogue, capables de nourrir la réflexion plutôt que de propager la rancune.
« La politique est un art de la discussion et du compromis. Si nous perdons cela, nous perdons notre humanité », conclut Imam Babacar Diop.
Le réveil collectif est urgent. Chaque mot prononcé, chaque post partagé a le pouvoir de construire ou de détruire. Dans cette jungle verbale, le respect et la réflexion doivent redevenir nos guides. C’est seulement ainsi que la parole politique pourra retrouver sa noblesse et son rôle fondateur dans la démocratie sénégalaise.
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Imam chroniqueur
Babacar Diop













