« L’amour à l’ère numérique : disparition de la séduction ou mutation des codes ? »
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Par Imam chroniqueur Babacar Diop
À l’heure où les messages vocaux ont remplacé les lettres parfumées et où les « likes » semblent valoir des regards insistants, l’art de séduire paraît s’être effacé devant l’efficacité technologique. Autrefois empreinte de mystère, de patience et d’élégance, la conquête amoureuse a vu ses repères bouleversés par l’avènement du digital et l’accélération des rapports humains. Mais s’agit-il vraiment d’une disparition de l’amour raffiné, ou d’une simple métamorphose de ses codes ?
Quand aimer relevait d’un art
Il fut un temps où tomber amoureux impliquait de véritables rituels : regards volés, lettres soigneusement manuscrites, déclarations voilées sous des métaphores. « L’amour naissait dans la lenteur, grandissait dans la retenue et s’affirmait dans le respect », se souvient Ndèye Aida Diop, ancienne institutrice. De ces époques où le mot « je t’aime » n’était pas une salve gratuite, mais une confidence sacrée, nombreux sont ceux qui regrettent la disparition de ce qu’ils appellent « l’amour avec un grand A ».
Le sociologue camerounais Joseph Tonda souligne que « dans nos sociétés modernes, l’amour a perdu sa lenteur initiatique ; il est désormais saisi dans l’instant, consommé dans la précipitation, et rejeté dans la superficialité » (Le souverain moderne, 2005, p. 189).
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Le souvenir des lettres d’amour de Napoléon à Joséphine ou des poèmes de Senghor à Colette révèle combien, à travers l’histoire, la séduction relevait d’une noblesse expressive. Selon la psychologue française Yvonne Poncet-Bonissol, « la lettre d’amour était un exercice de style et d’engagement émotionnel ; elle obligeait à structurer son cœur en phrases » (L’amour au temps du numérique, 2018, p. 37).
La rupture générationnelle
L’amour d’hier faisait appel à la pudeur et à la discrétion. À en croire Mapenda Cissé, quinquagénaire, « même un regard échangé pouvait bouleverser une journée ». Aujourd’hui, les réseaux sociaux, en abolissant les distances physiques, ont aussi raccourci les distances affectives. WhatsApp, Instagram, TikTok… Ces plateformes sont devenues les nouveaux terrains de chasse sentimentale.
Le psychanalyste Serge Tisseron observe que « la communication numérique démultiplie les occasions d’interaction, mais en appauvrit la teneur émotionnelle. Ce que l’on gagne en quantité, on le perd en qualité » (L’intimité surexposée, 2001, p. 112).
Ce changement dans la manière d’aimer ne se fait pas sans heurts. Pour Kiné Sène, célibataire, « les hommes n’essaient même plus de séduire. Ils sont dans l’immédiateté, dans le “waka waka” sans filtre. » Elle regrette que l’intention sincère cède la place à l’hypocrisie sociale, où « je t’aime » est devenu une formule de convenance plus qu’un engagement.
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Séduire aujourd’hui : une adaptation plus qu’un abandon
Cependant, certains spécialistes préfèrent parler d’une mutation plutôt que d’une décadence. Le sociologue Michel Bozon, spécialiste des relations amoureuses, affirme que « la séduction n’a pas disparu, elle a changé de supports et de temporalité » (Sociologie de la sexualité, 2016, p. 85). Il estime que la communication numérique, malgré ses dérives, offre aussi de nouvelles formes d’expressivité : gifs, emojis, vidéos, poèmes audio…
Pour Mapenda Cissé, l’époque actuelle n’a pas enterré la séduction, elle l’a simplement virtualisée. « Avant, on passait du temps devant la maison à boire du thé. Maintenant, on discute des heures en ligne. Ce n’est pas moins sincère, c’est juste différent », témoigne-t-il.
De son côté, le professeur sénégalais Djibril Samb rappelle dans L’intelligence des cultures (2020, p. 162) que « chaque génération forge ses propres codes amoureux, en fonction de ses outils, de son imaginaire collectif et de ses aspirations ». Ce qui pourrait paraître superficiel pour les uns, est vécu comme profondément romantique pour d’autres.
Vers une redéfinition de l’amour
L’amour est-il condamné à se dissoudre dans les stories de 15 secondes ? Pas nécessairement. Pour Ndèye Aida Diop, l’essentiel est que le sentiment demeure sincère, peu importe le canal. « Il y a encore des hommes patients, respectueux, qui veulent aimer vraiment. Le problème, c’est que beaucoup ne savent plus faire la différence entre désir et engagement. »
L’écrivaine Fatou Diome note à ce propos que « le langage de l’amour ne meurt pas, il se transforme. À chaque époque, ses poètes, ses rituels, ses illusions et ses espoirs » (Le ventre de l’Atlantique, 2003, p. 211).
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Conclusion : L’amour ne disparaît pas, il migre
Si l’on peut regretter la poésie d’antan, il serait erroné de penser que l’amour s’est évaporé avec l’encre des lettres. Il s’est adapté aux exigences de son temps. Reste à chacun de faire l’effort de retrouver dans les écrans ce qu’il y avait dans les silences : le mystère, la délicatesse, la tendresse. Car au fond, aimer reste un art. Et tout art, pour survivre, doit savoir se réinventer.
Imam chroniqueur Babacar Diop
babacar19diop76@gmail.com













