Le pilon et le mortier : garde-souvenirs du goût sénégalais menacés par la modernité
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Dans presque toutes les maisons sénégalaises — en ville comme au village — on repère encore, posé dans un coin de la cour ou de la cuisine, le duo pilon-mortier. Ustensile de bois simple et robuste, il sert à écraser épices, piments, graines et condiments ; il intervient dans la préparation de plats emblématiques (thiéboudiène, nététou, soumbala) et contribue, selon les ethnologues, à la construction sensorielle du goût local.
Un objet pratique… et un marqueur social
Le mortier n’est pas qu’un outil : il fait partie du « matériel domestique » transmis dans les familles et figure souvent dans les inventaires de biens liés au foyer et au trousseau matrimonial dans plusieurs sociétés d’Afrique de l’Ouest. Cette présence matérielle renvoie à des pratiques de transmission et à des usages collectifs — la préparation des aliments se faisant souvent en groupe, dans la cour.
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Une valeur artisanale et symbolique reconnue
La fabrication des mortiers et pilons mobilise des savoir-faire locaux (choix et sculpture du bois, techniques de creusement), des compétences documentées dans des études sur l’artisanat et les paysages culturels de la région. Par ailleurs, les travaux en sociologie et en anthropologie montrent que les objets quotidiens, comme le mortier, sont souvent investis d’une signification symbolique — liés à l’identité domestique et aux rituels.
La modernité à l’épreuve des gestes
Depuis plusieurs décennies, l’arrivée des mixeurs et autres appareils électroménagers modifie profondément les pratiques culinaires. Des recherches consacrées aux techniques alimentaires et aux changements de pratiques signalent que les procédés mécanisés (broyage industriel, robots) tendent à remplacer les gestes traditionnels — ce qui, selon les spécialistes, peut entraîner la perte de savoirs sensibles (rythme, toucher, gestes transmis).
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Pourquoi cela importe (au-delà du goût)
- Qualité sensorielle — plusieurs études comparatives sur les procédés de transformation alimentaire montrent que des méthodes manuelles (piler) libèrent différemment les arômes et textures que des procédés mécaniques ; la différence est importante pour certains condiments et préparations traditionnelles.
- Savoir-faire artisanal — la fabrication et l’usage du mortier mobilisent des compétences (menuiserie, sélection du bois) qui sont aussi une source de revenus et d’identité locale.
- Mémoire et lien social — la préparation collective autour du mortier reste un moment de transmission et de sociabilité ; sa disparition menacerait donc des formes de sociabilité domestique.
Pistes concrètes pour préserver un patrimoine vivant
- Valoriser l’artisanat local : appuyer les ateliers de sculpture du bois et promouvoir des filières locales pour que les artisans trouvent un débouché économique.
- Intégrer le geste dans la formation culinaire : ateliers, démonstrations et cours dans les écoles de cuisine pour transmettre les techniques de pilage et leurs usages spécifiques.
- Documenter et inventorier : inscrire certains savoirs et pratiques culinaires sur des listes de patrimoine immatériel au niveau local ou national, ou dans des dossiers de sauvegarde.
Conclusion
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Le pilon et le mortier ne sont pas de simples objets : ils sont des points d’ancrage sensoriels, sociaux et économiques dans l’histoire culinaire du Sénégal. La modernité offre confort et rapidité, mais la perte des gestes traditionnels risque d’effacer une portion de mémoire et d’identité. Il est encore possible de concilier modernité et sauvegarde : en valorisant les artisans, en transmettant les gestes et en reconnaissant la valeur patrimoniale du mortier, le Sénégal peut préserver ces échos du goût et de la mémoire familiale.
Imam chroniqueur
Babacar Diop













