Quand la poésie devient confession, thérapie et révolte silencieuse
« Quand la douleur se fait silence, la poésie devient cri intérieur. »
Imam chroniqueur Babacar Diop
Dans un monde où les souffrances humaines se murent dans le mutisme, Ramatoulaye Diouf brise les silences à travers Lueurs Sombres, un recueil de poèmes à la fois grave et lumineux, où l’émotion devient résistance, et la parole, guérison. L’ouvrage s’inscrit dans une poésie du vécu, de la blessure intime, mais aussi de la résilience — un acte d’écriture qui refuse l’indifférence.
Un miroir poétique des drames familiaux et sociaux
Lueurs Sombres explore des réalités souvent cachées sous les tapis des convenances sociales : la solitude des veuves, la stérilité vécue comme malédiction, les conflits entre belles-familles, le divorce, les violences domestiques, l’inceste, la toxicomanie, l’émigration clandestine. Autant de thèmes traités avec une plume sensible, sans censure, mais sans crudité.
Comme le rappelle le professeur Ibrahima Diome dans sa préface :
« Ce recueil témoigne d’une poésie lucide, dérangeante, qui ose dire ce que beaucoup taisent : les cicatrices invisibles que laisse une société qui préfère l’honneur à la vérité. »
La force de cette œuvre réside dans sa capacité à faire de la poésie un exutoire collectif, un cri partagé. Elle rejoint en cela la pensée de Paul Ricoeur, pour qui :
« Le poème n’est pas fuite du réel, mais traversée du réel par l’imaginaire blessé. » (La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, 2000, p. 171)
Une écriture au féminin, entre douleur et dignité
Ramatoulaye Diouf, artiste-interprète, poétesse et éducatrice, inscrit sa voix dans une lignée de femmes africaines qui refusent de se taire. La douleur des femmes, leur effacement, leur exil intérieur deviennent chez elle des motifs récurrents. Elle donne visage et voix à celles que la société a reléguées à l’arrière-plan.
« Les poètes ne crient pas, mais leurs mots saignent. Et chaque mot de ce recueil semble avoir été arraché à une cicatrice. » — Fatou Sow, sociologue, Voix des silences, Dakar, L’Harmattan, 2018, p. 94.
Une spiritualité blessée, mais intacte
Dans plusieurs textes, l’on devine une foi abîmée par l’épreuve, mais debout. La lumière intérieure se manifeste sans grandiloquence : elle est résistance tranquille, sabr silencieux. La poésie devient ici presque prière, presque invocation.
Des tabous mis en vers : inceste, exil, drogue
Il fallait du courage pour dire l’indicible. L’inceste, thème central dans certains poèmes, est abordé avec dignité et émotion. Loin du sensationnalisme, Ramatoulaye Diouf évoque les brisures intérieures, les silences imposés, les douleurs étouffées.
Le docteur Mamadou Ka, psychiatre à l’Hôpital de Fann, explique :
« Ce que l’État ne dit pas, ce que la famille enterre, la poésie peut le dire avec pudeur et justice. » (Santé mentale au Sénégal, Ed. Enda Graf, 2021, p. 204)
L’émigration clandestine, autre plaie ouverte du Sénégal contemporain, est également présente, non comme statistique, mais comme drame humain. Le rêve brisé de l’eldorado, les adieux sans retour, les océans avaleurs d’espoir… tout cela palpite dans les pages de Lueurs Sombres.
Résilience et amour : deux piliers de reconstruction
Le recueil aurait pu céder à la noirceur totale. Mais non. La lumière affleure, ténue, fragile, mais présente. Elle s’appelle résilience, elle s’appelle amour, elle s’appelle foi.
« Il n’y a pas d’abîme que la main de l’amour ne puisse traverser. » — Prêche de Thiès, 2023
Ce message d’espérance traverse l’œuvre comme une veine d’or dans une pierre noire, à l’image de la couverture du livre : un visage fissuré, mais pas détruit.
La psychologue Awa Bâ, spécialiste des traumas féminins, note dans son essai Écouter les femmes blessées (NEAS, 2022, p. 148) :
« La poésie, quand elle est sincère, devient refuge. Non pas fuite, mais refuge. Elle apaise. Elle restaure. Elle permet de vivre avec la douleur sans en devenir prisonnière. »
Une œuvre pour l’éducation sensible
Ce recueil ne s’adresse pas seulement aux amateurs de littérature. Il devrait être lu dans les lycées, les centres de formation, les familles. Il parle de nous, pour nous, avec nous. Il faut, comme le recommandait Cheikh Anta Diop dans Civilisation ou barbarie, « éduquer les cœurs par l’intelligence sensible ».
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