Obésité au Sénégal : le paradoxe du ventre plein et du corps en souffrance

Votre Pub ici !

Partager cet article
Obésité au Sénégal : le paradoxe du ventre plein et du corps en souffrance

Par imam chroniqueur Babacar Diop

Quand l’embonpoint devient symbole de réussite

« Sa way yaa ngui lekk sa xaliss. » Cette pique familière, souvent lancée sur un ton humoristique, révèle une réalité culturelle bien ancrée : au Sénégal, la corpulence est encore perçue comme un indice de prospérité. Pourtant, derrière cette perception sociale se cache une crise silencieuse. Dans une société où la bedaine est parfois célébrée comme un trophée de bien-être, nombreux sont ceux qui ignorent les signaux d’alarme que leur corps leur envoie.

Le sociologue Fatou Diop Ndiaye, auteure de Santé et représentations sociales au Sénégal (Éd. L’Harmattan, 2019, p. 72), souligne :

« L’embonpoint est associé à la respectabilité et à l’aisance. Cette construction sociale de la corpulence brouille les repères sanitaires. »

Des chiffres inquiétants dans l’assiette

Selon l’Enquête nationale de 2015, reprise dans La Croix en mars 2025 à l’occasion de la Journée mondiale de l’obésité, 15 % des Sénégalais sont en surpoids et 6 % sont obèses. Ces chiffres, bien qu’anciens, n’ont cessé d’augmenter selon les estimations des professionnels.

À lire aussi : Où est passé le reportage ? La lente éclipse d’un genre noble du journalisme

Le Dr Ousmane Kâ, chirurgien spécialiste à Dakar, résume cette problématique mondiale en une formule choc :

« L’obésité, c’est la maladie des pauvres dans les pays riches, et celle des riches dans les pays pauvres. »
(La Croix, 2025)

Ce paradoxe se manifeste dans nos marmites : plats traditionnels riches en huile, en sel et en sucre, et un recours de plus en plus fréquent à la restauration rapide.

La modernité au goût trop salé

L’urbanisation et la mondialisation alimentaire n’ont fait qu’accentuer la tendance. Les fast-foods poussent jusque dans les zones périurbaines. Le sociologue français Claude Fischler, spécialiste de l’alimentation, observait déjà dans L’Homnivore (Éd. Odile Jacob, 1990, p. 112) :

« Ce que nous mangeons nous façonne, autant que nous façonnons ce que nous mangeons. »

Le Sénégal n’échappe pas à cette règle. La malbouffe, avec ses couleurs attrayantes et ses arômes artificiels, séduit une jeunesse en quête de nouveauté. Résultat : un excès calorique souvent couplé à une carence nutritionnelle.

Des traditions culinaires dénaturées

Même les plats traditionnels ne sont pas épargnés. Le thiéré de la Tamkharit, par exemple, perd ses vertus ancestrales quand il est noyé dans des sirops chimiques et des exhausteurs de goût.

La nutritionniste Dr Maty Diagne Camara le rappelait déjà en 2014 :

« Ce qu’on mange en trop, le corps le stocke. Et seule l’activité physique permet d’éliminer cet excès. »

Elle ajoutait dans Nutrivie Magazine (n°12, avril 2014, p. 38) :

« Il ne suffit pas de manger à sa faim. Il faut manger intelligemment. »

Un système de santé sous pression

Les maladies liées au mode de vie, telles que les pathologies cardiovasculaires, le diabète de type 2 et l’hypertension, grèvent lourdement le budget du système de santé sénégalais. Le Pr Amadou Samba, expert en santé publique à l’Université Cheikh Anta Diop, insiste dans Les défis de la santé en Afrique de l’Ouest (UCAD Press, 2020, p. 89) :

« L’État ne peut pas seul combattre l’épidémie de la malbouffe. Il faut une mobilisation citoyenne, culturelle et éducative. »

Vers une révolution alimentaire ?

À lire aussi : Quand la pudeur vacille : la dérive sexuelle sur les réseaux sociaux au Sénégal

Changer les habitudes alimentaires requiert plus que de simples slogans. Il faut une éducation nutritionnelle dès le plus jeune âge, un contrôle des publicités alimentaires, et une valorisation des plats locaux sains. Il faut aussi repousser l’idée selon laquelle la minceur serait synonyme de maladie et le ventre plein, de réussite.

La psychologue Fatou Bintou Sy, spécialisée en troubles alimentaires, résume bien le mal culturel :

« On confond abondance et équilibre. Or, l’abondance mal gérée mène au déséquilibre psychique et physiologique. »
(Revue Santé mentale et société, n°34, 2022, p. 57)

Conclusion : Nourrir l’esprit autant que le corps

La célèbre formule « Je pense, donc je suis » de Descartes pourrait bien être adaptée à notre époque : « Je panse, donc je suis ». Panser nos blessures alimentaires, réfléchir à nos choix nutritionnels, questionner nos traditions culinaires : tel est le défi à relever pour ne pas transformer notre ventre en cercueil.

À lire aussi : Hypergamie au Sénégal : la norme résistante d’un modèle patriarcal en mutation

Un ventre rempli n’est pas un gage de bonne santé. Et comme le dit un proverbe wolof : « Li nga lekk du yegg sa yaram rekk, mooy yegg sa lakk » — Ce que tu manges ne remplit pas que ton corps, mais aussi ton être.

imam chroniqueur Babacar Diop

Partager cet article

Recherche en direct

Catégories

Votre Pub ici !

Autres publications

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Activer les notifications Accepter Non, merci