Où est passé le reportage ? La lente éclipse d’un genre noble du journalisme
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Le reportage, jadis fleuron du journalisme, semble aujourd’hui relégué au second plan dans les rédactions. Alors qu’il permettait d’incarner l’information, de la donner à voir et à sentir au plus près du réel, ce genre semble peu à peu s’effacer dans les médias contemporains. À l’ère du numérique et de l’information instantanée, une question s’impose : où est passé le reportage ?
Un genre noble en voie de disparition
Longtemps considéré comme le genre roi du journalisme, le reportage offrait au lecteur un regard fouillé, incarné et souvent littéraire sur les événements. Il exigeait du temps, du terrain et une immersion profonde. Mais aujourd’hui, dans la frénésie de l’actualité, les rédactions préfèrent souvent le commentaire rapide ou la brève numérique au long récit du terrain.
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Le journaliste et critique français Jean-Louis Dufresne, auteur de La mort du reportage ? (Éditions du Seuil, 2019, p. 23), constate avec amertume :
« Ce n’est pas tant que les journalistes ne veulent plus aller sur le terrain, c’est qu’on ne leur en donne plus ni les moyens, ni le temps. »
Dans une ère où l’algorithme dicte la visibilité et où l’audience conditionne la production éditoriale, le reportage, trop long, trop coûteux, devient un luxe, voire un fardeau. Pourtant, il reste un outil irremplaçable pour comprendre le monde dans sa complexité.
Les causes de cette disparition
Plusieurs raisons expliquent cette mise en retrait du reportage :
- La précarité des rédactions : les médias, en crise économique, réduisent les budgets. Les reportages demandant des déplacements, des jours d’enquête, sont perçus comme trop chers.
- La pression de l’instantané : dans la course au clic et à l’exclusivité, les formats courts et rapides ont supplanté les formats longs.
- L’avènement des « desk journalists » : beaucoup de journalistes travaillent depuis leur bureau, voire leur domicile, et n’ont plus de contact direct avec le terrain.
Comme l’explique Marie-Laure Augry, ancienne médiatrice de l’info à France Télévisions, dans un entretien avec Le Monde (2022) :
« Le journalisme de terrain est en recul, au profit d’une production industrielle de contenus. Mais sans terrain, on n’enquête pas, on ne vérifie pas. On relaye. »
Un appauvrissement de la démocratie
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Le recul du reportage n’est pas anodin. Il signifie aussi une atteinte à la qualité démocratique de l’information. Le sociologue Dominique Wolton, spécialiste de la communication, rappelle que :
« Le journalisme est la médiation entre la complexité du réel et la compréhension du citoyen. Le reportage permet cette médiation » (Penser la communication, Flammarion, 1997, p. 88).
Autrement dit, moins de reportages, c’est moins de compréhension du monde réel, surtout dans les zones peu couvertes ou oubliées des projecteurs.
Le grand reporter Florent Couao-Zotti, lors d’un colloque au Bénin (2023), disait avec une pointe d’ironie :
« L’Afrique ne manque pas de réalités à raconter. Elle manque de journalistes pour les vivre et les écrire. »
Des poches de résistance
Malgré cette crise du genre, certains médias résistent. Des revues comme XXI, 6 Mois, ou encore La Revue dessinée ont fait le pari du reportage long format, en assumant la lenteur et la profondeur comme contre-modèles à l’instantanéité. Sur le continent africain, des initiatives comme The Elephant (Kenya) ou L’Alternative (Togo) osent encore publier de véritables récits d’enquête, incarnés et contextualisés.
De jeunes journalistes indépendants, via des blogs, des chaînes YouTube ou des newsletters, renouent avec le terrain, l’observation, l’écriture narrative.
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Quelle place pour le reportage demain ?
Revaloriser le reportage, c’est renouer avec le cœur battant du journalisme : le regard, la présence, l’écriture. Le philosophe Walter Benjamin affirmait déjà, en 1936 :
« Moins les hommes font l’expérience, plus ils s’attachent à la transmission d’une information. »
À l’ère du flux et du superficiel, le reportage incarne une résistance salutaire : celle du temps long, de la profondeur, du contact humain. Il rappelle que le journalisme n’est pas qu’un relais d’informations, mais un art de raconter le monde.
Comme l’écrit Ryszard Kapuściński, l’un des plus grands reporters du XXe siècle, dans La guerre du foot (Éditions Plon, 2001, p. 12) :
« Un bon journaliste doit d’abord être un bon homme, un bon être humain. Ensuite, il doit savoir observer, écouter et raconter. »
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Conclusion
Le reportage n’a pas disparu. Il a été marginalisé. Mais il revient là où on l’attend le moins, dans les marges, les formats indépendants, les revues courageuses. À nous, lecteurs et citoyens, de le réclamer, de le lire, de le défendre. Car un monde sans reportages est un monde sans témoins.
imam chroniqueur Babacar Diop













