Parentalité solitaire au Sénégal : un défi éducatif, une résilience invisible
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Au Sénégal, l’éducation monoparentale, autrefois perçue comme marginale, devient un fait social majeur. Le modèle familial dit « nucléaire » – père, mère et enfants – cède progressivement la place à des configurations diverses, notamment les familles dirigées par un seul parent. Cette évolution, observée dans les grandes villes comme Dakar, Thiès ou Kaolack, s’accompagne de réalités complexes : instabilité financière, stigmatisation sociale, surcharge mentale… mais aussi d’une résilience éducative admirable.
Selon le Rapport de l’ANSD (2023), près de 19 % des ménages sénégalais sont monoparentaux, dont près de 80 % sont dirigés par des femmes. Cette féminisation de la monoparentalité reflète des tendances mondiales, mais prend ici une tournure spécifique liée à des facteurs culturels, religieux et économiques.
I. Une mutation sociétale discrète mais profonde
La montée de la monoparentalité résulte de plusieurs facteurs : divorces précoces, décès, grossesses non planifiées, migration masculine et parfois rejet de paternité. À Dakar, par exemple, près d’un enfant sur quatre naît hors mariage, selon l’Observatoire de la Famille de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD, 2022).
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Pour le sociologue Dr Ibrahima Sory Diallo,
« La famille sénégalaise se réinvente. Le monoparentalisme n’est plus une exception honteuse, mais une réponse aux dislocations du couple conjugal et aux bouleversements économiques. »
(Revue Africaine de Sociologie, vol. 29, n°2, 2022, p. 88)
II. Les mères seules, entre autorité morale et charge économique
La plupart des familles monoparentales au Sénégal sont matrifocales. Ces mères assument à la fois l’autorité parentale, la discipline éducative et la charge financière du foyer. Elles travaillent souvent dans l’informel (marché, nettoyage, restauration de rue) pour subvenir aux besoins de leurs enfants.
La psychologue Fatou Diène, spécialisée en développement de l’enfant, alerte :
« Le risque est la surcharge psycho-affective : ces mères s’épuisent, culpabilisent, et doivent en plus faire face à des regards accusateurs de la société. L’enfant sent cette tension. »
(Colloque sur l’éducation familiale, Saint-Louis, 2023)
Pour pallier l’absence du père, certaines mères s’appuient sur les oncles, les grands-parents ou les marabouts, recréant un tissu d’encadrement autour de l’enfant. Ce soutien communautaire reste vital, mais il montre aussi les limites de l’individualisme urbain croissant.
III. L’enfant élevé seul : entre carences et maturité précoce
L’enfant issu d’une famille monoparentale peut connaître des difficultés scolaires, identitaires ou affectives, notamment lorsqu’il ressent l’absence du parent comme un abandon. Toutefois, la recherche actuelle nuance ces généralisations.
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Le professeur Cheikh Tidiane Sow, expert en pédagogie à l’IFACE (UCAD), insiste :
« L’enfant n’est pas fragilisé par la structure familiale, mais par l’instabilité affective, les conflits latents ou l’indifférence éducative. Beaucoup d’enfants de mères seules réussissent brillamment. »
(Conférence UCAD, avril 2023)
De même, des travaux récents de l’UNESCO Afrique de l’Ouest montrent que le taux de réussite au BFEM et au Bac chez les enfants de familles monoparentales, quand les conditions matérielles sont stables, est quasi équivalent à ceux des familles biparentales.
IV. Un regard religieux équilibré et compatissant
Dans le discours religieux, les figures de la monoparentalité sont nombreuses et valorisées. Hajar, mère d’Ismaïl, citée dans le Coran, incarne la foi, le courage et la maternité combative. De même, Mariam (Marie) élève Issa (Jésus) seule, dans la dignité et la patience.
Le théologien Cheikh Ahmed Tidiane Sy Al Makhtoum, disait lors d’un sermon à Tivaouane en 2001 :
« La mère seule est aussi noble que la mère en couple, si elle élève son enfant dans la piété. Car c’est Dieu, et non l’homme, qui fait croître l’enfant dans Sa lumière. »
Quant au savant contemporain Tariq Ramadan, il écrit dans « Éducation et transmission dans l’islam » :
« L’éducation monoparentale n’est pas une déficience morale. Elle est parfois la forme la plus sincère d’amour sacrificiel. L’islam ne juge pas la forme, mais l’intention et la persévérance. »
(Presses du Châtelet, 2007, p. 212)
V. Nécessité d’une politique publique proactive
Les familles monoparentales restent peu prises en compte dans les politiques publiques sénégalaises. Il n’existe pas, à ce jour, de statut juridique ni de dispositif national spécifique leur garantissant des aides ciblées. Pourtant, les besoins sont réels : bourses scolaires, accompagnement psychologique, insertion professionnelle, médiation familiale.
Le juriste Pr Ismaïla Madior Fall suggère :
« Le Code de la famille doit intégrer des mesures de protection pour les familles monoparentales, au même titre que les familles en union légitime. La loi doit refléter les réalités sociales actuelles. »
(Séminaire sur droit et société, UCAD, 2023)
Conclusion : Une force silencieuse à revaloriser
Loin d’être des structures dysfonctionnelles, les familles monoparentales au Sénégal sont des espaces de créativité, d’endurance morale et de transmission. Elles méritent reconnaissance, accompagnement et respect. L’enfant qui en sort n’est pas brisé : il est façonné par un amour singulier, souvent plus fort que l’absence.
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Comme l’écrit l’anthropologue Marie Rodet :
« Éduquer seul, c’est conjuguer le verbe aimer au présent du combat. C’est tenir debout à deux, même quand on est un seul parent. »
(Familles africaines en transition, Karthala, 2019, p. 171_)
Imam chroniqueur Babacar Diop
babacar19diop76@gmail.com













