« Paris sportifs en ligne au Sénégal : l’addiction invisible qui gangrène la jeunesse »
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Par Imam chroniqueur Babacar Diop
Des écrans lumineux, des tickets froissés, des rêves envolés. C’est ainsi que se résume le quotidien de milliers de jeunes Sénégalais happés par le monde des paris sportifs en ligne. Derrière l’apparence anodine d’un simple jeu se cache une spirale dangereuse, destructrice et silencieuse, à laquelle ni les banlieues populaires ni les campus universitaires n’échappent.
La tentation omniprésente : du quartier à l’université
À Guédiawaye comme ailleurs, les Mini Shops (ou MS) sont devenus des repères familiers. Ces espaces exigus où se concentrent guichets et écrans sont désormais au cœur d’un mode de vie dominé par l’espoir du gain facile. Pour beaucoup, ils incarnent une illusion d’ascension sociale rapide. Mais cette quête du jackpot vire souvent à la descente aux enfers.
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Modou Awa, 36 ans, joue depuis 2015. Il confesse avec amertume : « J’ai déjà perdu des millions… Mon plus gros gain ? 177 000 francs la veille d’un Magal. » Son témoignage, loin d’être isolé, illustre l’ampleur de l’addiction. À l’Université Gaston Berger, Pape Bâ, étudiant en géographie, mise « 2 à 4 fois par jour », tandis qu’un autre, Abdoulaye Fofana, confie avoir perdu « 35 000 francs en une journée ».
Selon le Pr Idrissa Ba, psychiatre et coordonnateur du Centre de prise en charge intégrée des addictions de Dakar (Cepiad) :
« L’addiction, c’est la perte de contrôle. Le plaisir devient une obligation. Pour les jeux, la souffrance psychique est équivalente à celle des drogues. »
(Entretien, Le Soleil, 2025)
Les chiffres d’une crise silencieuse
Le Cepiad, seul centre spécialisé au Sénégal, tire la sonnette d’alarme :
95 % des parieurs de la Lonase sont considérés comme à risque ;
50 % sont dans une situation de jeu excessif.
Un constat inquiétant corroboré par le sociologue Mamadou Cissé, auteur de La jeunesse face aux mirages numériques (2023, éd. Harmattan Sénégal) :
« Les paris en ligne exploitent le vide existentiel d’une jeunesse en quête de réussite rapide. Mais cette quête se transforme souvent en piège psychologique et social. »
(p. 117)
Une dépendance amplifiée par la technologie mobile
Dans un pays où plus de 10 millions d’habitants sont connectés à Internet – 88 % via mobile selon l’ARTP (2018) – les paris ne nécessitent plus de se rendre dans un MS. Un simple smartphone suffit. Les mises se font désormais à partir de l’argent destiné à la restauration, aux frais de transport ou aux fournitures scolaires.
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L’anthropologue Fatou Sow, dans son ouvrage Cyberespace et fractures sociales au Sénégal (2022, éd. CODESRIA), observe :
« La frontière entre réel et virtuel s’estompe. Le téléphone devient à la fois un outil éducatif et un casino personnel. Le danger, c’est la normalisation de cette double vie. »
(p. 89)
Des lois inadaptées à la nouvelle réalité
Face à cette nouvelle forme de dépendance, le cadre juridique actuel peine à suivre. Emmanuel Diokh, juriste spécialiste des TIC, souligne :
« Les plateformes étrangères ont contourné les garde-fous. Le monopole de la Lonase est fragilisé, et les mineurs sont exposés sans filtre. »
Malgré les panneaux interdisant l’accès aux moins de 18 ans, nombreux sont les adolescents qui parient dans les Mini Shops ou en ligne, souvent avec la complicité de membres de la famille.
Quand l’éducation devient une bouée de sauvetage
Mais il existe des issues. Comme le prouve le parcours de Bourama, ancien étudiant en histoire tombé dans l’addiction après l’échec d’un concours. Reconverti en enseignant dans une école privée grâce à l’aide d’un oncle, il a retrouvé goût à la vie :
« Maintenant, j’attends le lundi avec impatience pour retrouver mes élèves. »
Son expérience rejoint les recommandations du Dr Mouhamadou Sy, psychologue clinicien :
« La réinsertion par une activité porteuse de sens est l’un des piliers du sevrage. L’oisiveté est souvent le lit de la rechute. »
(Thérapies cognitives et addictions au Sénégal, 2024, p. 142)
Conclusion : une responsabilité collective
Les paris sportifs en ligne ne sont pas un simple divertissement. Ils traduisent un malaise profond, une faille dans l’accompagnement de la jeunesse, un désert d’opportunités où germent les illusions les plus toxiques. L’État, les parents, les établissements scolaires, les opérateurs et la société civile doivent s’unir pour encadrer cette pratique et en limiter les effets destructeurs.
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Comme le rappelait Cheikh Anta Diop :
« Un peuple qui ne contrôle pas son imaginaire est condamné à errer sans cap. »
Imam chroniqueur Babacar Diop
babacar19diop76@gmail.com













