Quand la magie se connecte : l’ascension des marabouts du numérique

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Quand la magie se connecte : l’ascension des marabouts du numérique

Dans un monde où le réel se mêle de plus en plus au virtuel, les frontières entre croyance, tradition et technologie se brouillent. Jadis, la consultation d’un guérisseur exigeait un déplacement discret, un tête-à-tête dans une pièce enfumée ou la remise d’un gri-gri soigneusement emballé. Aujourd’hui, certains prétendent soigner, protéger ou « ouvrir les portes du destin » via un simple message vocal ou une connexion Wi-Fi capricieuse. Le maraboutisme, phénomène ancien et profondément enraciné dans plusieurs sociétés, a migré dans l’espace numérique, où il trouve un terrain fertile.

Un terrain numérique propice aux illusions

Le développement rapide des réseaux sociaux a transformé la manière dont les individus cherchent des réponses, de la guidance ou un réconfort. Dans La démocratie des crédules (PUF, 2013, p. 15), le sociologue Gérald Bronner rappelle que « le numérique augmente mécaniquement l’exposition aux propositions les plus sensationnelles ». Les « marabouts en ligne » en profitent, adaptant leurs pratiques aux nouveaux modes de communication : vidéos, publications aguicheuses, rituels filmés, consultations sur WhatsApp, recettes miraculeuses en direct.

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Cette migration n’est pas un accident. Elle répond à une quête profonde : celle de solutions rapides, personnalisées, accessibles à tout moment. Dans Penser la magie (La Découverte, 2012), l’anthropologue Jean-Pierre Warnier note que « la magie prospère dans les zones d’incertitude où l’individu cherche à reprendre le contrôle ». Or notre époque en regorge : instabilité affective, insécurité économique, anxiétés existentielles, solitude émotionnelle.

La technologie : un amplificateur, pas une protection

Le passage au numérique n’a pas fait disparaître les dérives : il les a amplifiées. L’anonymat relatif des réseaux sociaux et la facilité de créer une identité fictive permettent à des individus sans aucune légitimité d’usurper le rôle de guérisseurs ou de guides spirituels. Entre fausses bénédictions et promesses de « nettoyage spirituel », les offres se multiplient.

Dominique Cardon, dans La démocratie Internet (Seuil, 2010, p. 102), rappelle que « la visibilité numérique ne garantit ni la compétence ni la moralité, mais seulement la capacité à capter l’attention ». De fait, les « marabouts 2.0 » utilisent les codes du marketing digital : titres accrocheurs, témoignages mis en scène, montages vidéo, hashtags bien choisis, et même des promotions pour consultations rapides.

Une crédulité exploitée, mais pas nouvelle

Le charlatanisme n’est pas né avec la fibre optique. Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, certains individus ont toujours utilisé le registre du sacré pour abuser des plus vulnérables. Pourtant, ce qui change aujourd’hui, c’est l’échelle. Avec un simple smartphone, un faux guérisseur peut toucher des milliers de personnes, traverser les frontières, s’installer dans le quotidien de ceux qui cherchent une aide urgente.

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Jeanne Favret-Saada, spécialiste de la sorcellerie, écrivait déjà dans Les mots, la mort, les sorts (Gallimard, 1977, p. 57) que « l’emprise du sorcier commence là où la victime accepte son récit ». Dans le monde numérique, ce récit prend la forme d’un live TikTok, d’un message vocal hypnotique, ou d’une vidéo pseudo-religieuse.

Le besoin humain d’être rassuré

Il serait pourtant simpliste de réduire le phénomène à une naïveté individuelle. La demande de rituels, de bénédictions ou de « protections spirituelles » répond à des angoisses profondes. Les périodes de crise – économiques, sanitaires, affectives – renforcent la tendance à chercher des solutions non conventionnelles.

Le philosophe Edgar Morin, dans La Méthode : L’humanité de l’humanité (Seuil, 2001, p. 312), souligne que « l’être humain cherche du sens lorsque les institutions rationnelles échouent à apaiser ses inquiétudes ». C’est précisément dans ces interstices que les marabouts numériques s’installent : là où la médecine peine à rassurer, où la psychologie semble inaccessible, où les institutions spirituelles officielles paraissent trop éloignées.

L’économie du divin virtuel

Derrière cette explosion se cache aussi une économie. Consultations à distance, ventes de talismans envoyés par colis, services spirituels payables par mobile money, abonnements mensuels pour prières personnalisées… Les pratiques se professionnalisent.

Comme le rappelle Pierre Bourdieu dans La domination masculine (Seuil, 1998, p. 65), « l’économie symbolique peut devenir une économie tout court lorsque la croyance s’échange contre un service réglé ». Les marabouts numériques l’ont compris : chaque « solution » est tarifée, chaque « bénédiction » devient un produit.

Le défi collectif : éduquer sans mépriser

Pour lutter contre les dérives, il ne suffit pas de dénoncer les charlatans. Il faut comprendre la demande, accompagner, éduquer, réguler. Les campagnes de sensibilisation doivent être culturellement intelligentes, éviter de ridiculiser les croyances pour ne pas renforcer la méfiance envers les institutions officielles.

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Comme l’écrit le sociologue Sébastien Fath dans Dieu XXL (Autrement, 2008, p. 21), « la concurrence spirituelle n’a jamais été aussi intense, et la compréhension mutuelle aussi indispensable ».

Les marabouts numériques ne sont que le reflet d’un monde où la spiritualité cherche de nouveaux chemins, parfois lumineux, parfois obscurs.
Entre croyance sincère et illusion monnayée, l’ère du Wi-Fi ne fait que débuter.

Imam chroniqueur
Babacar Diop

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