Quand le Pouvoir Devient Accessible : Les Dérives des Foules et la Fragilité de l’Autorité
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Il existe des scènes qui révèlent, en quelques secondes, la vulnérabilité d’une fonction que l’on croyait protégée par les rituels de la République. Celle du 4 novembre à Mexico en est une. Claudia Sheinbaum, première femme présidente du Mexique, avance dans un bain de foule qu’elle affectionne. Un homme, ivre, rompt brusquement le cercle de sécurité : il la saisit, la touche, tente de l’embrasser.
Une agression publique. Une profanation symbolique.
Sa réaction a été immédiate : une plainte, et cette phrase – simple, mais lourde de portée – :
« Si cela arrive à la Présidente, que va-t-il advenir des autres femmes ? »
On aurait tort de n’y voir qu’un fait divers. C’est un miroir tendu à notre époque.
Foule : l’ancien risque devenu contemporain
Les travaux de Gustave Le Bon dans Psychologie des foules ont vieilli, mais pas complètement. Il voyait dans la foule une force “instinctive” capable de faire basculer les conduites individuelles. Freud, dans Psychologie collective et analyse du Moi, reprenait l’idée à sa manière : dans la masse, l’individu renonce à ses inhibitions pour s’aligner sur l’énergie collective.
Mais nos sociétés hyper-connectées prouvent qu’une foule n’a même plus besoin de corps pour agir.
Elle peut être numérique, spontanée, sans visage, mais terriblement efficace.
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Les foules qui naissent d’un clic
L’épisode kenyan du budget 2024 l’a démontré. Des milliers d’internautes diffusent mails, numéros de téléphone et comptes officiels des dirigeants ; un appel à saturer les canaux des autorités se propage. Une contestation sans mégaphone, sans marche, mais assourdissante.
La chercheuse Zeynep Tufekci, pionnière de l’étude des mobilisations en ligne, le résume brillamment :
« Les réseaux sociaux peuvent créer des foules immenses plus vite que jamais, mais sans la structure qui rendait les mouvements solides. »
De la puissance, mais peu d’ancrage. Du volume, mais peu de responsabilité.
C’est ce même mécanisme qui a alimenté les printemps arabes, l’affaire George Floyd, ou encore les mobilisations contre la réforme des retraites en France : des foules soudaines, intenses, imprévisibles.
Quand l’émotion traverse le cordon de sécurité
Juin 2021, Drôme, France. Emmanuel Macron tend la main pour saluer. Une gifle surgit. L’image fait le tour du monde.
Ce n’était pas un geste isolé : c’était une rupture symbolique.
Le politologue Pierre Rosanvallon nous avertit, dans Le Bon Gouvernement :
« Une démocratie devient fragile lorsque la figure du représentant cesse d’incarner la légitimité. »
Les agressions verbales ou physiques contre les dirigeants se multiplient dans plusieurs pays :
députés britanniques protégés après les assassinats de Jo Cox (2016) et David Amess (2021),
ministres allemands menacés lors des mobilisations anti-mesures sanitaires,
élus américains ciblés après la polarisation post-Trump.
Le leadership n’est plus une hauteur : c’est une exposition.
L’Afrique de l’Ouest et la colère latente
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Au Sénégal, la violence prend une autre forme : elle est verbale, numérique, instantanée.
Il suffit d’observer les commentaires sur les publications officielles — une mécanique de dénigrement, de sarcasme, parfois de haine pure.
La sociologue Fatou Sow rappelle dans ses travaux que :
« La parole publique se radicalise lorsqu’elle n’est plus ritualisée par la civilité. »
Or, le numérique est précisément un espace où la civilité se dissout, où l’anonymat libère l’audace, où la frustration se transforme en invective.
Dans un autre registre, l’anthropologue Achille Mbembe, dans Critique de la raison nègre, souligne que nos sociétés vivent « sous la tyrannie de l’immédiat », une temporalité où l’indignation l’emporte sur la réflexion.
Les réseaux deviennent alors le théâtre d’un pouvoir mis à nu.
De Senghor à Sheinbaum : le recul du sacré politique
Autrefois, dans bien des pays africains, la figure du chef de l’État relevait du sacré laïc.
Senghor, Houphouët-Boigny, Nyerere ou Sankara bénéficiaient d’une distance protectrice — distance choisie ou imposée, mais distance tout de même.
Aujourd’hui, cette barrière symbolique se désagrège.
La caméra des smartphones annule les mètres, la parole en ligne annule les hiérarchies, et la proximité recherchée par certains dirigeants devient une vulnérabilité.
Le politologue Francis Fukuyama, dans Political Order and Political Decay, note que les institutions modernes souffrent d’un « déficit d’autorité perçue », conséquence directe de la montée des attentes et du recul du respect formel.
En clair :
plus l’autorité se rend accessible, plus elle devient critiquable — et touchable.
Un pouvoir à protéger, mais comment ?
La solution n’est ni le repli, ni la forteresse, ni la coupure totale.
Il s’agit plutôt de redéfinir une distance juste, un espace où la proximité n’annule pas la dignité, où la critique n’ouvre pas la porte à l’agression.
Michel Wieviorka nous prévient :
« La violence naît d’un déficit de reconnaissance. »
Reconnaissance des citoyens, certes, mais aussi reconnaissance de l’autorité comme institution.
Un monde où la foule est partout
Dans la rue, dans les smartphones, dans les bureaux, dans le flux des notifications : la foule est devenue permanente.
Elle n’a plus besoin de se rassembler : elle existe déjà.
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L’enjeu n’est plus seulement de gouverner.
L’enjeu est de gouverner dans un monde où chacun peut interpeller, bousculer ou menacer le pouvoir sans même lever les yeux de son écran.
La scène de Mexico n’est pas un incident.
C’est un avertissement.
Et dans cet avertissement se lit toute la fragilité contemporaine du pouvoir :
un pouvoir exposé, parfois désacralisé, souvent défié — toujours observé.
Imam chroniqueur
Babacar Diop













