Quand l’émotion brouille la vérité : Anatomie d’un piège moderne

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Quand l’émotion brouille la vérité : Anatomie d’un piège moderne

On croit souvent que la désinformation triomphe parce que les individus manquent d’instruction ou de sens critique. Pourtant, comme le rappelle le psychologue Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie, « notre pensée rapide nous fait voir le monde non tel qu’il est, mais tel qu’il évoque en nous une émotion immédiate »
(Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow, 2011).
La bataille de l’infox ne se gagne donc pas seulement dans l’intellect : elle se joue d’abord dans nos émotions.

Les artisans de la manipulation le savent. Une fausse information n’a pas besoin d’être solide pour prospérer ; il suffit qu’elle soit émotionnellement plausible. Claire Wardle, spécialiste mondiale de la désinformation, le souligne :
« Les contenus qui se répandent le plus ne sont pas ceux qui sont les plus exacts, mais ceux qui génèrent une réaction émotionnelle intense. »
(Claire Wardle & Hossein Derakhshan, Information Disorder, Conseil de l’Europe, 2017).

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Une rumeur alarmiste, une vidéo choquante, une fausse citation bien formulée activent une réaction viscérale. Avant même que la raison n’entre en scène, l’émotion a déjà cliqué, commenté, partagé. Cass Sunstein, professeur à Harvard, explique ce phénomène :
« Dans les environnements numériques, les émotions se comportent comme des virus : contagieuses et rapides. Les faits, eux, se déplacent lentement. »
(Cass R. Sunstein, #Republic: Divided Democracy in the Age of Social Media, 2017).

Les réseaux sociaux amplifient cette dynamique. Leurs algorithmes n’élèvent pas la vérité : ils récompensent ce qui attire l’attention. Zeynep Tufekci, sociologue et spécialiste des technologies, l’a résumé avec force :
« Les plateformes ne maximisent ni l’exactitude ni l’utilité, mais l’engagement émotionnel. »
(Zeynep Tufekci, Twitter and Tear Gas, Yale University Press, 2017).

Ainsi se construit un écosystème où le choc prévaut sur le sens, où la vitesse supplante la véracité. Une image manipulée ou une histoire inventée peuvent devenir virales en quelques heures, tandis que leur correction tombera souvent dans l’indifférence générale. Comme le montre le chercheur Brendan Nyhan :
« La correction d’une fausse information atteint rarement l’audience du mensonge initial, et n’en efface presque jamais l’impact émotionnel. »
(Brendan Nyhan & Jason Reifler, The Persistence of Political Misperceptions, 2010).

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Les émotions ne sont pas seulement le déclencheur de la désinformation : elles en sont le carburant. Les périodes de crise — sanitaire, politique ou sociale — renforcent cette vulnérabilité. George Lakoff, linguiste cognitiviste, rappelle :
« Quand les émotions sont fortes, les faits rebondissent ; seul ce qui confirme notre ressenti peut entrer. »
(George Lakoff, Don’t Think of an Elephant!, 2004).

Face à ce constat, l’enjeu n’est pas de rejeter nos émotions. Elles sont au cœur de notre humanité. Mais elles doivent être accompagnées d’un réflexe salutaire : la vigilance critique. Repérer le moment où une information nous bouleverse, nous indigne ou nous effraie est déjà un début de lucidité. C’est précisément à cet instant qu’il faut s’arrêter et se demander :
D’où vient cette information ? Qui la diffuse ? Pourquoi maintenant ?

L’éducation aux médias s’avère ici essentielle. Elle ne consiste pas seulement à vérifier les faits ; elle nous aide, selon le journaliste et chercheur Bill Kovach, à « vérifier notre propre réaction avant de vérifier l’information », car « le premier mensonge auquel nous croyons est celui qui flatte ce que nous ressentons ».
(Bill Kovach & Tom Rosenstiel, Blur: How to Know What’s True in the Age of Information Overload, 2010).

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La désinformation n’a pas besoin que nous soyons ignorants. Elle a seulement besoin que nous soyons émotifs.
Dans un monde saturé d’images, de notifications et d’indignations instantanées, garder la tête froide devient un acte citoyen. Avant de partager, prenons ce souffle de recul. Parce qu’à l’ère du numérique, la lucidité n’est plus seulement une vertu : c’est une nécessité démocratique

Imam chroniqueur
Babacar Diop

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