Quand un match réveille une mémoire : la Fédération du Mali

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Quand un match réveille une mémoire : la Fédération du Mali

Un match de football n’est jamais seulement un match. Il est parfois un miroir. Lorsque le Sénégal et le Mali se font face en quart de finale de la Coupe d’Afrique des Nations, ce sont deux équipes, deux drapeaux, deux hymnes. Mais pour qui sait écouter le bruissement de l’histoire derrière le vacarme des tribunes, c’est aussi une mémoire enfouie qui remonte à la surface : celle d’un temps où Dakar et Bamako ne formaient qu’un seul horizon politique.
Le football, disait l’écrivain nigérian Chinua Achebe, « est l’un des rares langages capables de réveiller une mémoire collective sans passer par les livres ». Sur la pelouse de Tanger, cette mémoire n’est pas seulement sportive. Elle est historique, presque intime. Il y a moins de soixante-six ans, le Sénégal et le Mali partageaient un même drapeau, une même ambition, un même pari sur l’avenir : la Fédération du Mali.

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À la fin des années 1950, l’Afrique francophone se tient à la croisée des chemins. L’indépendance approche, mais l’émancipation politique ne garantit pas la souveraineté réelle. Déjà, certains leaders africains pressentent le danger de la fragmentation. L’économiste Samir Amin rappellera plus tard que « la balkanisation de l’Afrique est l’un des héritages les plus lourds de la colonisation, car elle a empêché l’émergence d’États capables de peser économiquement et politiquement ».
C’est contre ce risque que naît l’idée fédérale. Modibo Keïta croit en un État africain fort, structuré, affranchi des tutelles. Mamadou Dia pense le développement comme une solidarité régionale. Senghor, lui, cherche un équilibre entre idéalisme panafricain et réalisme institutionnel. Ils divergent, mais se rejoignent sur l’essentiel : l’Afrique ne doit pas entrer dans la modernité en ordre dispersé.
En janvier 1959, la Fédération du Mali voit le jour. Dakar en devient la capitale. Le kanaga dogon, bras levés vers le ciel, flotte sur un drapeau vert, or et rouge. L’historien Frederick Cooper souligne que cette expérience fut « l’une des tentatives les plus sérieuses de dépasser les frontières coloniales par une construction politique africaine endogène ». Pour la première fois, des Africains gouvernent un ensemble territorial pensé au-delà des découpages hérités.

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Mais les rêves politiques sont fragiles quand ils se heurtent aux réalités du pouvoir. Très vite, les questions sensibles surgissent : qui contrôle l’armée ? Où siègent les institutions clés ? Comment répartir les ressources et les responsabilités ? Le politologue camerounais Achille Mbembe rappelle que « les États africains naissants ont souvent été piégés entre la nécessité de l’unité et la peur de la domination interne ».
L’indépendance, proclamée dans la nuit du 20 juin 1960, n’apaise pas les tensions. Elle les révèle. Deux cultures politiques, deux capitales symboliques, deux imaginaires du pouvoir coexistent difficilement. À Bamako, on redoute une hégémonie dakaroise ; à Dakar, on craint une centralisation malienne. La méfiance remplace peu à peu l’élan fondateur.
En août 1960, la rupture est consommée. Le Sénégal se retire de la Fédération. Quelques semaines plus tard, le Mali devient un État souverain. La Fédération du Mali s’éteint après dix-sept mois d’existence. Une expérience brève, presque furtive. Mais comme le souligne l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch, « les échecs de l’histoire africaine sont souvent plus instructifs que ses succès, car ils révèlent les obstacles structurels à l’unité du continent ».
Dix-sept mois seulement, mais un héritage durable.

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La Fédération du Mali demeure le symbole d’un moment où l’Afrique a osé penser grand, où les frontières coloniales ont été, ne serait-ce qu’un instant, mises entre parenthèses. Elle rappelle que l’unité n’est pas un slogan, mais une construction exigeante, faite de concessions, de confiance et de vision partagée.
Sur le terrain de football, le Sénégal a remporté la victoire. Dans les livres d’histoire, aucun des deux peuples n’a perdu. Car ce passé commun continue de dire une chose essentielle : avant d’être des adversaires d’un soir, le Sénégal et le Mali furent des compagnons de rêve. Et parfois, il suffit d’un match pour que l’histoire, discrètement, revienne frapper à la porte de la mémoire.

Imam chroniqueur
Babacar Diop

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