Sicap-Liberté 5 : le « marché du samedi », miroir d’une Dakar débrouillarde
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Chaque fin de semaine, à Sicap-Liberté 5, les deux voies menant au rond-point de Liberté 6 se métamorphosent. Ce qui, le reste de la semaine, ressemble à une simple artère urbaine, devient chaque samedi un véritable centre commercial à ciel ouvert. Bienvenue au « marché du samedi », ce haut lieu de la débrouillardise dakaroise où se mêlent friperie, solidarité et créativité populaire.
Dès l’aube, charrettes et ballots de vêtements d’occasion envahissent la chaussée. Les vendeurs étalent leurs bâches, alignent chemises, pantalons et robes sous un soleil déjà ardent. Très vite, la rue vibre au rythme des appels des marchands, des klaxons et du brouhaha d’une foule compacte en quête de bonnes affaires. Ici, tout s’achète et tout se négocie. « Avec 2.000 FCfa, tu peux t’habiller de la tête aux pieds, ce qui est impossible ailleurs », sourit Mamadou Sall, vendeur de pantalons.
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Un refuge économique pour des centaines de familles
Le marché du samedi est bien plus qu’un espace commercial : c’est une bouée de sauvetage pour de nombreux Dakarois frappés par la cherté de la vie. Awa Sané, mère de trois enfants, y travaille depuis quinze ans. « Après la mort de mon mari, c’est ce marché qui m’a permis de nourrir mes enfants. C’est dur, mais c’est ma dignité », confie-t-elle en rangeant des chemises soigneusement pliées.
Beaucoup, comme elle, sont venus chercher une seconde chance. Moussa Guèye, étudiant en économie, vend des chemises pour payer ses études. « Sans ce petit commerce, je ne pourrais pas continuer ma licence », dit-il avec un mélange de fierté et de lassitude.
Une économie invisible mais vitale
Derrière cette effervescence se cache une économie informelle florissante, qui échappe presque totalement aux statistiques officielles. Des centaines de vendeurs et des milliers de clients y participent chaque semaine. Des millions de francs CFA circulent en une seule journée, selon les observateurs. Mais cette économie demeure précaire : pas de sécurité sociale, pas de taxes régulières, et une dépendance forte à la friperie importée d’Europe ou d’Amérique.
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« Ces vêtements usagés viennent souvent de dons ou de bacs de récupération. Jetés là-bas, ils revivent ici », explique Layire Danfakha, vétéran du secteur depuis quarante ans. Cette « mondialisation inversée » transforme les rebuts du Nord en richesses du Sud, donnant un sens nouveau à la récupération.
Des défis urbains persistants
L’essor du marché du samedi n’est pas sans conséquences. L’occupation de la chaussée gêne la circulation, et les riverains dénoncent les nuisances sonores et les déchets laissés après chaque journée. Un agent municipal résume la situation : « On ne peut pas tout interdire, trop de familles en vivent. L’enjeu, c’est de réguler sans casser cette dynamique. »
Cette tension entre modernisation urbaine et survie économique illustre les contradictions de la capitale sénégalaise : une ville qui veut se moderniser sans renier sa vitalité populaire.
Un lieu de vie, de lien et de créativité
Au-delà du commerce, le marché du samedi est un espace social. Les vendeurs se connaissent, s’entraident, partagent le thé et les nouvelles. « Ici, on vient autant pour acheter que pour parler », confie Mansour Danfakha, habitué du lieu.
Certains commerçants vont plus loin encore en personnalisant les vêtements. « On coupe, on ajoute du wax, on mélange les styles », raconte Saliou Diouf, fier de ses créations hybrides. Cette touche locale donne naissance à une mode populaire entre globalisation et identité africaine.
Entre précarité et fierté
Dans ce coin de Liberté 5, la pauvreté se transforme en ingéniosité, la débrouille en dignité. Le « marché du samedi » n’est pas seulement un lieu où l’on vend : c’est un miroir de la société dakaroise, un espace de résistance face aux difficultés économiques.
Comme le résume Marième, une fidèle cliente : « Ce marché, c’est notre Zara local. Avec 20.000 FCfa, j’habille toute la famille et je repars le sourire aux lèvres. »
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Chaque samedi, la rue de Sicap-Liberté 5 devient une métaphore de Dakar elle-même : bruyante, colorée, inventive et résiliente — une ville qui, malgré tout, continue de se battre avec énergie et dignité.
imam chroniqueur
Babacar Diop













