Sororat et Lévirat : Entre traditions, souffrances et quête de dignité
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Dans de nombreuses sociétés africaines, et particulièrement dans certaines régions du Sénégal comme le Fouta et le Soninkara, les traditions du lévirat et du sororat demeurent ancrées. Le lévirat oblige la veuve à épouser le frère de son mari défunt, tandis que le sororat pousse un homme à prendre pour épouse la sœur cadette de sa femme décédée. Ces pratiques, qui trouvent leur légitimité dans le poids des coutumes, visent à préserver la continuité de la lignée et à protéger les enfants orphelins. Mais derrière cette logique sociale, se cachent souvent des blessures invisibles, des destins brisés et des vies féminines sacrifiées.
Des femmes prisonnières de l’alliance
F. Sarr, la trentaine, confie son calvaire : « Je me suis mariée à un homme que je n’aimais pas et que je n’avais jamais pensé épouser. Il avait été l’époux de mes sœurs décédées. À mon tour, j’ai dû prendre leur place dans le foyer, abandonnant mes rêves et mon fiancé ». Un témoignage douloureux qui illustre combien ces mariages arrangés sont souvent synonymes de renoncements, de frustrations et de solitude.
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Dans l’ombre de son foyer, elle souffre d’un manque d’attention, de complicité émotionnelle, et se résigne à endosser le rôle de « mère de substitution ». Une souffrance qu’elle résume par ces mots : « Il n’y a rien de pire que d’être une épouse de remplacement. Dans mon propre foyer, je me sens étrangère. »
Sa mère, H. Sarr, défend pourtant ce choix comme une nécessité : « Il fallait préserver la stabilité des enfants. Vivre sans leur mère aurait pu les déstabiliser. » Ce dilemme révèle le tiraillement entre solidarité familiale et droits individuels.
Tradition, religion et question de dignité
Les partisans de ces pratiques y voient un prolongement du devoir familial : éviter la dispersion des enfants et préserver l’unité. Mais nombre de femmes dénoncent une atteinte à leur dignité, voire une négation de leur liberté.
L’islam, souvent invoqué à tort pour justifier ces coutumes, n’impose pourtant ni le lévirat ni le sororat. Le Coran insiste sur le consentement comme condition du mariage :
« Ô vous qui avez cru ! Il ne vous est pas permis d’hériter des femmes contre leur gré » (Sourate An-Nisâ, 4 :19).
Le Prophète ﷺ a rappelé :
« On ne marie pas une femme sans la consulter, et on ne marie pas une vierge sans lui demander son consentement. » (Sahih al-Bukhari, Hadith 5136).
Ces enseignements montrent que la contrainte dans le mariage est une transgression. Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne souligne : « Le respect de la dignité humaine est supérieur à la permanence des traditions. La tradition n’a de valeur que lorsqu’elle sert la liberté de l’individu. » (L’Encre des savants, p. 92).
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Entre coutume et modernité
À Waoundé et dans d’autres localités, des notables comme Bakary Soumaré admettent que ces pratiques subsistent, bien qu’elles soient aujourd’hui contestées. « Elles visent à préserver la cohésion familiale, mais leur acceptation dépend désormais du consentement de la femme », précise-t-il.
Cependant, certaines unions forcées provoquent tensions et discordes. « Traditionnellement, c’est mal vu qu’un enfant s’oppose au remariage de sa mère, mais les mentalités évoluent », ajoute M. Soumaré.
Le sociologue Abdou Salam Fall note : « La famille africaine est en transition. Le poids de la coutume s’allège face à la montée des droits individuels et de la conscience féminine » (Famille et modernité en Afrique de l’Ouest, p. 135).
Philosophie de la liberté et résistance féminine
Jean-Paul Sartre écrivait : « L’homme est condamné à être libre. » Cette liberté, souvent refusée aux femmes prises dans les filets du sororat ou du lévirat, les réduit à des objets de transmission. Mais certaines, comme Mamy Fall, veuve sans enfant, ont choisi de rompre avec cette tradition : « Je n’ai pas eu d’enfant, je n’avais donc aucune raison de rester. J’ai choisi ma dignité. »
Le juriste sénégalais Babacar Gueye rappelle : « La coutume doit être relue à la lumière des droits humains. On ne peut plus accepter que des femmes soient sacrifiées pour la stabilité familiale » (Le droit de la famille au Sénégal, p. 211).
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Conclusion
Le lévirat et le sororat posent un dilemme entre solidarité familiale et respect des droits fondamentaux. Si ces pratiques trouvent leur légitimité dans la tradition, elles se heurtent aujourd’hui à l’exigence coranique du consentement, aux principes universels des droits humains, et à une conscience féminine en quête de liberté.
Comme le rappelait Cheikh El Hadji Malick Sy : « La religion n’a jamais été instituée pour humilier l’homme ou la femme, mais pour les élever en dignité. »
C’est cette dignité, ancrée dans la foi et nourrie par la modernité, que les femmes prises au piège du sororat et du lévirat réclament aujourd’hui.
Imam chroniqueur
Babacar Diop













