Thierno Souleymane Baal : l’architecte moral du Fouta et le précurseur d’un État fondé sur la justice
Votre Pub ici !

Par Imam chroniqueur Babacar Diop
Né vers 1705 et mort en 1776, Thierno Souleymane Baal occupe une place singulière dans l’histoire du Sénégal. À la fois érudit, réformateur et stratège malgré lui, il fut l’un des plus grands défenseurs de la justice sociale au XVIIIᵉ siècle. Sous le règne des Denianke, alors que le Fouta Toro était miné par la prédominance des lignages, la centralisation aristocratique et les castes endogames, il fit naître une révolution qui allait redéfinir durablement les bases du pouvoir.
Un érudit façonné par les voyages
Formé à l’école des maîtres du Cayor, du Boundou, du Fouta Djallon et de la Mauritanie, Souleymane Baal se nourrit des savoirs juridiques et spirituels de son époque. Ses déplacements lui donnent une compréhension fine des dynamiques politiques sahéliennes, mais aussi des injustices vécues par les populations rurales.
À lire aussi : Stérilet Jaydess : pourquoi un risque plus élevé de grossesse extra-utérine ?
Comme l’écrit l’historien Abdoulaye Bara Diop dans Sociétés et Pouvoirs au Sénégal (p. 214) :
« Le voyage fut pour lui une université ambulante, un miroir des dysfonctionnements politiques et une école de réforme. »
Son retour au Fouta marque une rupture : il y découvre un système figé, où l’hérédité supplante la compétence, et où les intérêts de quelques familles dominantes priment sur le bien commun.
Une révolution animée par une éthique religieuse
Soutenu par Abdoul Kader Kane, il déclenche en 1776 le soulèvement qui renverse le dernier souverain denianke, Suley Njaay Tokooso. Ce changement de régime inaugure la Révolution tooroodo, un mouvement qui vise à instaurer une gouvernance inspirée des principes islamiques de justice (al-‘adl), de consultation (shûrâ) et de responsabilité morale.
Le philosophe Alioune Badara Fall, spécialiste des États théocratiques sahéliens, note dans Les Républiques musulmanes du Fleuve (p. 89) :
« La Révolution tooroodo n’était pas un simple mouvement de pouvoir, mais une tentative de moraliser radicalement la vie publique. »
Pour signifier la rupture, Souleymane abandonne son patronyme « Ba » pour « Baal », geste audacieux qui symbolise la renaissance d’un homme et d’un projet.
La Constitution de Thierno Souleymane Baal : un texte fondateur
À lire aussi : Les architectes de la gloire : ces sélectionneurs qui ont façonné l’histoire de la CAN
Le cœur de son œuvre demeure ce que les traditions appellent « la Constitution de Thierno Souleymane Baal », un ensemble de principes qui définissent la mission du pouvoir. Ce document, transmis en partie par la tradition orale et analysé par l’islamologue David Robinson (The Holy War of Umar Tall, p. 33), repose sur sept piliers :
- Le pouvoir ne doit pas être héréditaire, mais confié à un Almamy choisi pour sa piété, son intelligence et son sens de la justice.
- L’impôt doit servir le peuple, non enrichir une élite.
- Les richesses sans justification légale sont suspectes (al-amwâl al-mashbûha).
- Le fleuve Sénégal constitue une unité politique, non une frontière.
- Les orphelins, vieillards et personnes vulnérables doivent être protégés en priorité.
- Les détenteurs du pouvoir doivent accepter d’être jugés, sans privilèges ni immunités.
- La justice prime sur les liens de sang, même si le fautif est un proche.
Comme le rappelle Ibn al-Qayyim dans I‘lâm al-Muwaqqi‘în (t.1, p. 87) :
« Là où la justice apparaît, là est la loi de Dieu. »
Cette idée irrigue toute la vision de Souleymane Baal.
Le refus de l’humiliation : l’épisode du mouddo horma
Un épisode emblématique illustre sa détermination. Lorsque des Maures viennent percevoir la dîme imposée depuis des décennies, il les accueille avec calme et fermeté. Il leur rappelle qu’ils n’ont aucune autorité légale ni spirituelle pour imposer cet impôt au Fouta.
Son refus catégorique lui vaut le surnom de « Briseur de mouddo horma », symbole d’une résistance fondée sur la dignité.
Selon l’historien Boubacar Barry (Le Sénégal : de la Traite à la Conquête, p. 147) :
« Ce geste marque l’un des premiers actes de souveraineté populaire explicite dans l’histoire politique du Sénégal. »
Un destin bref, un héritage monumental
Souleymane Baal meurt en 1776 lors d’un affrontement contre les Maures. Son œuvre institutionnelle, fragilisée par des rivalités internes, ne survit pas longtemps dans sa forme initiale. Mais son idéal perdure.
Aujourd’hui encore, les références à la gouvernance éthique, à la reddition des comptes et à la primauté de la justice renvoient spontanément à son nom. Son influence nourrit les débats sur la moralisation de la vie publique, le leadership social et l’autorité méritocratique.
À lire aussi : 🇹🇭 Thaïlande : une sexagénaire déclarée morte retrouve miraculeusement la vie 48 h plus tard dans son cercueil
Mot de l’auteur – Imam Babacar Diop
En revisitante l’œuvre de Thierno Souleymane Baal, je vois un homme dont la lumière ne s’est jamais éteinte. Un réformateur qui enseigna que :
« Gouverner n’est pas dominer, mais protéger. Commander n’est pas s’élever, mais servir. »
À une époque où nos sociétés réclament davantage d’intégrité, son héritage nous rappelle qu’un pouvoir légitime est un pouvoir moral.
Que Dieu nous inspire la sincérité, la clairvoyance et la droiture de cet homme qui fit du Fouta un espace de justice, même pour un temps.
Imam chroniqueur
Babacar Diop













