Tontines au Sénégal : l’épargne populaire qui résiste à la crise
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Au marché central aux poissons de Pikine, l’un des plus grands poumons commerciaux de la banlieue dakaroise, l’instabilité économique se lit sur les visages, se ressent dans les étals et se murmure dans les discussions. Pourtant, un mécanisme ancien continue de soutenir les travailleurs précaires : la tontine, cette caisse d’épargne communautaire profondément enracinée dans la culture sénégalaise.
Les chercheurs n’y voient pas une simple pratique informelle, mais un véritable système financier alternatif. L’anthropologue Shirley Ardener, référence mondiale sur les tontines, rappelle dans Money-Go-Rounds (Oxford University Press, 1995) que :
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« Les tontines prospèrent là où les banques sont lentes, coûteuses ou inadaptées aux petites économies domestiques. »
« Sans la tontine, on ne se relèverait pas » : la résilience du petit commerce
Parmi les allées animées du marché, Fatou Faye, vendeuse de friandises, glisse chaque jour une petite contribution dans la tontine gérée par un collecteur du marché.
« À la fin du mois, je récupère ce que j’ai cotisé. Cet argent nous sauve en cas d’urgence. Et chacun donne selon ses moyens. »
Elle participe aussi à une tontine familiale : « Quand ton nom sort, tu prends 150 000 francs. Les plateformes numériques ? Jamais ! On m’a déjà volé 40 000 francs. »
L’économiste sénégalais Dr Mame Mor Sène abonde dans son sens :
« Les tontines sont plus adaptées à ceux qui n’ont pas de salaire fixe. Elles offrent proximité, discipline et flexibilité — des qualités que les institutions bancaires ne garantissent pas toujours. »
Une réalité que confirme l’ouvrage African Households (Collier & Gunning, Cambridge University Press, 1999) qui note :
« Les mécanismes d’épargne communautaire renforcent la résilience des ménages face aux revenus irréguliers. »
Entre Mobile Money et tontines : un équilibre pragmatique
Modou, mareyeur, jongle entre modernité et tradition :
« J’épargne avec Orange Money parce que c’est rapide. Mais ce sont les tontines qui nous protègent vraiment. Aujourd’hui tu gagnes, demain tu perds. Quand j’ai 10 000 francs de bénéfice, j’essaie d’en garder 2 000. »
Les études en microfinance corroborent ce choix. L’économiste Jonathan Morduch rappelle dans The Economics of Microfinance (MIT Press, 2010) que :
« Les associations rotatives d’épargne restent l’instrument le plus résilient dans les économies où les revenus fluctuent fortement. »
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L’épargne impossible : quand la conjoncture étouffe les petits métiers
Pour d’autres commerçantes, la situation est plus douloureuse.
Adja, vendeuse de poulets, soupire :
« Les temps sont trop durs. Je cotise 1 000 francs par jour pour une tontine trimestrielle, mais impossible d’épargner au-delà. »
Khady Diagne, mareyeuse, renchérit :
« On peut rester ici de 8 h à midi sans voir un client. Les quelques-uns qui viennent marchandent tellement qu’on a envie de fermer boutique… »
Dans The Informal Sector in Francophone Africa (Benjamin & Mbaye, World Bank, 2012), les chercheurs expliquent que :
« Lors des périodes de choc économique, l’épargne informelle se contracte brutalement, révélant la vulnérabilité extrême des petits métiers urbains. »
« J’ai construit ma maison grâce aux tontines » : le capital social en action
Khady, aujourd’hui veuve, se souvient d’une période plus stable :
« On cotisait 3 000 francs par jour. Tous les cinq jours, quelqu’un prenait un million. Moi, j’assurais cinq cotisations. C’est comme ça que j’ai construit ma maison, sans passer par une banque. »
Son récit illustre parfaitement les analyses du sociologue Paul Servet dans Banques communautaires et finance solidaire (De Boeck, 2007) :
« Les tontines ne sont pas seulement des instruments financiers ; elles constituent un capital social, une protection collective et un levier d’accès à l’investissement. »
Un pilier discret mais essentiel de l’économie populaire
Malgré l’inflation, la rareté des ressources halieutiques et la chute du pouvoir d’achat, les tontines continuent de jouer un rôle de stabilisateur social dans les quartiers populaires.
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Comme le résume Ardener :
« Là où les banques ne vont pas, la tontine est déjà installée. »
Dans les marchés, les garages, les ateliers, les maisons et les réseaux de voisinage, ces caisses de solidarité demeurent un refuge financier, un espace de confiance et une arme contre la précarité — parfois même la seule.
Imam chroniqueur
Babacar Diop













