La Ziarra de Fès : un pont spirituel entre le Sénégal et le Maroc
Votre Pub ici !

Par Imam chroniqueur Babacar Diop
Longtemps perçue comme une tradition réservée à une élite religieuse, la Ziarra de Fès connaît aujourd’hui un essor remarquable. Désormais, de nombreux fidèles sénégalais – toutes confréries confondues – affluent vers la cité marocaine pour se recueillir sur le tombeau de Cheikh Ahmad al-Tijânî (1737-1815), fondateur de la Tijaniyya.
Un pèlerinage devenu populaire
Ce déplacement spirituel, qui fut longtemps l’apanage des familles savantes de Tivaouane, Kaolack et Médina Baye, s’est démocratisé à partir des années 1980. Le véritable tournant s’est produit en 2012, avec l’ouverture de vols directs entre Dakar et le Maroc.
Aujourd’hui, les pics d’affluence coïncident avec les grands temps du calendrier religieux – Maouloud, Gamou waat, Leylatoul Qadr, Leylatoul Khatmya. Certaines agences de voyages organisent même des séjours autour de la seule khadratoul jummah à la Zawiya de Fès.
À lire aussi : Yopougon / Festival Zouglou sempre 3 : Un événement culturel à ne pas manquer
Pour des disciples comme M. Fall, qui projette de s’y rendre avec son épouse faute de moyens pour La Mecque, la Ziarra représente une alternative spirituelle accessible. Pour d’autres, tel Abass Diagne, déjà pèlerin à La Mecque, elle constitue un moment d’intensité et de paix intérieures, ancrées dans la promesse du Cheikh :
« Celui qui me visite de mon vivant ou après ma mort avec sincérité, je serai son intercesseur auprès de Dieu » (Jawahir al-Ma’ani, vol. 1, p. 167).
Une mémoire vivante de la Tijaniyya
L’universitaire Johara Berriane rappelle que la visite du tombeau n’est pas un simple rite mais un prolongement de la pensée soufie, permettant de renouer avec la « baraka » du maître.
Historiquement, la première Ziarra sénégalaise à Fès remonte à 1922. Après la Seconde Guerre mondiale, elle s’institutionnalise, et le roi Mohammed V offre même aux pèlerins sénégalais une demeure – Dar Kettani – signe tangible de la profondeur des liens entre les deux peuples.
La voix des marabouts sénégalais
Les guides religieux sénégalais ont souvent rappelé le sens profond de cette démarche. Cheikh El Hadj Malick Sy affirmait :
« Quiconque suit sincèrement le chemin de Cheikh Ahmad al-Tijânî trouvera la lumière de la foi et la force de la paix intérieure » (Khilaçu Zahab, p. 214).
Cheikh Ibrahim Niass ajoutait :
« La Ziarra n’est pas seulement un déplacement physique, c’est une migration de l’âme vers la lumière du Prophète ﷺ, par l’intermédiaire de Cheikh Ahmad al-Tijânî » (Kashif al-Ilbas, p. 92).
À lire aussi : Emine Erdoğan interpelle Melania Trump : « N’oubliez pas les enfants de Gaza »
Une diplomatie religieuse séculaire
Au-delà du rite, la Ziarra de Fès incarne une diplomatie spirituelle ancienne. Les liens entre le Sénégal et le Maroc remontent aux Almoravides, au XIe siècle, et se sont consolidés avec des figures comme El Hadj Oumar Tall, El Hadj Malick Sy ou Cheikh Ibrahim Niass.
L’Université Al Quaraouiyine de Fès, qui a accueilli et formé plusieurs érudits sénégalais, demeure un symbole fort de cette transmission. Dans la continuité, la Fondation Mohammed VI des Oulémas africains, la Grande Mosquée de Dakar (1964) ou encore l’Union africaine des académiciens arabes et arabophones (2024) traduisent la vitalité de cette coopération.
Un pont entre les nations
Comme le disait Serigne Babacar Sy, premier khalife général des tidjanes de Tivaouane :
« Honorer Cheikh Ahmad al-Tijânî, c’est honorer le Prophète ﷺ. Et honorer le Prophète ﷺ, c’est marcher vers Dieu » (Mawa’idh, p. 58).
Aujourd’hui, la Ziarra de Fès n’est plus seulement une quête spirituelle. Elle est devenue un puissant vecteur de rapprochement entre le Maroc et le Sénégal, un repère identitaire pour les disciples de la Tijaniyya et un symbole vivant d’une diplomatie religieuse enracinée dans l’histoire.













