Les sentinelles oubliées de nos routes : chronique d’un courage précaire
Votre Pub ici !

À l’aube, quand Dakar s’étire encore entre brume marine et premiers klaxons, ils sont déjà là. Casque ajusté, moteur frémissant, regard vigilant. On les appelle « Thiak-Thiak ». D’autres disent moto-taxis ou « Jakarta ». Leur présence est devenue familière dans les grandes villes du Sénégal : Dakar, Kaolack, Mbour, Fatick.
Mais derrière la banalité du paysage urbain se cache une réalité plus âpre : celle d’une jeunesse qui roule chaque jour sur une ligne fragile entre subsistance et insécurité.
À lire aussi : 🇧🇯🚨 Abomey-Calavi : une bagarre sur le chantier d’une mosquée à Glo-Djigbé fait un mort et plusieurs blessés
Un amortisseur social… sous tension
Le métier de conducteur de moto-taxi s’est imposé comme une réponse spontanée au chômage structurel. Pour beaucoup, il constitue la première — parfois la seule — porte d’entrée vers un revenu stable. Certains sont d’anciens apprentis mécaniciens, d’autres des élèves ayant interrompu leurs études, d’autres encore des pères de famille cherchant à subvenir aux besoins d’un foyer élargi.
Ce secteur informel joue un rôle économique discret mais réel :
il facilite la mobilité dans les quartiers enclavés ;
il désengorge certaines artères saturées ;
il permet des livraisons rapides et accessibles ;
il soutient indirectement le petit commerce local.
Pourtant, cette utilité sociale contraste violemment avec la précarité de leur statut.
L’insécurité comme compagne de route
Les agressions sont devenues un risque intégré au métier. Attirés par une course nocturne, piégés dans une ruelle sombre, encerclés à la sortie d’un événement populaire : les scénarios se répètent.
Sur la route reliant Nguékhokh à Gandigal, près de Mbour, un conducteur raconte avoir été stoppé à l’aube par une bande organisée. Téléphone, sac, documents administratifs : tout disparaît en quelques minutes. Aucune présence dissuasive. Aucune assistance immédiate.
À lire aussi : Drame à Ouessè : un jeune homme de 22 ans meurt en plein acte sexuel.
D’autres évoquent les soirs de grands combats de lutte, lorsque la foule compacte devient terrain fertile pour les pickpockets et les groupes violents. Dans ces moments, la moto-taxi, pourtant outil de service public de fait, devient cible facile.
L’insécurité n’est pas seulement criminelle. Elle est aussi routière.
Excès de vitesse pour gagner plus de courses.
Fatigue accumulée.
Routes dégradées.
Absence d’équipements de protection adaptés.
Chaque jour, le risque d’accident s’ajoute au risque d’agression.
Entre méfiance sociale et pression institutionnelle
À cette insécurité s’ajoute une stigmatisation persistante. Certains assimilent encore le « Thiak-Thiak » à la marginalité ou à la délinquance. Pourtant, la majorité des conducteurs sont des travailleurs acharnés qui paient leur assurance, entretiennent leur moto et soutiennent des familles entières.
Beaucoup dénoncent cependant :
des contrôles policiers répétés,
des saisies de motos,
des sanctions jugées disproportionnées,
un système d’assurance peu protecteur en cas d’agression.
Le paradoxe est cruel : ils sont visibles partout, mais peu représentés dans les instances de décision. Ils assurent une mission quasi publique, sans reconnaissance formelle.
Une profession à structurer
Plutôt que de subir le phénomène, il devient urgent de l’organiser.
Plusieurs pistes méritent réflexion :
- Recensement officiel et cartes professionnelles sécurisées.
- Formation obligatoire en sécurité routière et en gestion des risques.
- Zones de stationnement reconnues et protégées.
- Partenariats avec les forces de sécurité pour cartographier les zones à risque.
- Assurances adaptées aux réalités du métier.
À lire aussi : Gabon : Entre ralliements opportunistes et fragilité du pouvoir.
Une telle structuration pourrait réduire les abus, améliorer l’image de la profession et protéger à la fois conducteurs et usagers.
Le courage silencieux
Au pont de Hann, près du rond-point jouxtant la société Emg, les motos alignées semblent attendre l’appel du destin. Les conducteurs rient, discutent, plaisantent. Mais derrière ces éclats de voix, chacun porte ses inquiétudes : une dette à rembourser, un enfant à scolariser, un parent malade à assister.
Chaque démarrage est un acte de foi.
Chaque course est une prise de risque calculée.
Chaque retour sain et sauf est une victoire invisible.
Le « Thiak-Thiak » n’est pas seulement un bruit de moteur. Il est devenu le symbole d’une jeunesse qui refuse l’oisiveté, qui choisit le travail malgré le danger, qui transforme la route en moyen de dignité.
Une société se mesure à la manière dont elle protège ses travailleurs les plus exposés.
Si ces sentinelles de nos routes tombent dans l’indifférence, c’est tout le pacte social qui s’effrite.
À lire aussi : Faux bulletins pour la France : un élève et son professeur d’EPS arrêtés à Grand-Yoff
Qu’ils ne soient plus seulement évoqués lorsqu’un drame survient.
Qu’ils soient reconnus comme des acteurs économiques à part entière.
Qu’ils roulent non plus dans la peur, mais dans la sécurité et la considération.
Car derrière chaque moto qui fend la circulation de Dakar, il y a un homme qui espère simplement rentrer chez lui, vivant, digne et respecté.
Par imam chroniqueur
Babacar Diop

Recherche en direct
Catégories
Publications
Votre Pub ici !
Autres publications












