Lutte sénégalaise : La longue marche vers une fédération entre espoirs, incertitudes et réalités du terrain
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Par imam chroniqueur Babacar Diop
Après plus de 30 ans de gestion par un Comité national de gestion (CNG), la lutte sénégalaise s’apprête, non sans heurts, à faire sa mue vers un modèle fédéral. Un tournant majeur qui suscite à la fois espoir, scepticisme et interrogation quant à sa faisabilité effective dans les délais annoncés. À quatre mois de la fin du mandat de Malick Ngom, président du CNG, la transition vers une Fédération sénégalaise de lutte (FSL) est sur toutes les lèvres, mais l’édifice reste à construire.
De l’exception à la norme : une volonté politique affichée
Le ministère des Sports, par la voix de sa cheffe Khady Diène Gaye, a affiché clairement sa volonté de passer à une gouvernance fédérale. Par arrêté ministériel n°027698 du 31 octobre 2024, elle a confié à Malick Ngom une mission d’un an non renouvelable avec pour cap : convoquer une Assemblée générale élective pour mettre sur pied une véritable fédération. Un chantier immense.
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Ce retour au modèle fédéral est une vieille revendication. Déjà en octobre 2018, lors des Concertations nationales sur la lutte, les acteurs de la discipline réunis à l’Arène nationale avaient appelé à une gestion démocratique, participative, en rupture avec la centralisation étatique. La recommandation de créer une fédération dans un délai de deux ans était restée lettre morte.
Un lourd héritage institutionnel
Historiquement, la lutte sénégalaise a connu une alternance entre deux systèmes. Un modèle fédéral, institué dans les années 1980 avec des figures comme Armand Ndiaye et des champions tels que Manga 2 ou Tyson ; et un modèle d’exception, incarné par des structures comme le CNG, souvent installées par décret pour combler les carences du cadre légal ou répondre aux urgences politiques et économiques.
« Le modèle fédéral est plus démocratique, mais il ne peut être transposé mécaniquement à la lutte qui a ses propres réalités », avertit Souleymane Boun Daouda Diop, ancien directeur de la Haute Compétition. Pour lui, il faut éviter de calquer la lutte sur le modèle du football, en intégrant sa dimension culturelle, religieuse et économique propre.
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Des défis colossaux sur le terrain
La tâche s’annonce titanesque. Structuration des écuries, élaboration des statuts, identification des électeurs, reconnaissance administrative des associations régionales… Le tout dans un contexte où seules Dakar, Thiès, Kaolack et Diourbel semblent répondre aux critères d’une fédération sportive conforme à la loi n°2017-23 du 28 juin 2017.
Le sociologue Dr. Ibrahima Sow (auteur de Sport et société au Sénégal, Harmattan, 2020, p. 122) rappelle que :
« Une fédération ne peut exister sans tissu associatif solide. Il faut d’abord des bases légales, ensuite des structures fonctionnelles. »
Gris Bordeaux, président de l’Association nationale des lutteurs, abonde :
« Il ne faut pas aller vite. Beaucoup d’associations ne sont pas légalement reconnues. Il faut les régulariser d’abord. »
Même prudence du côté de Lansana Coly, ancien entraîneur national :
« Si on précipite les choses, la fédération risque d’être source de divisions et de conflits. »
Une fédération, mais pour quoi faire ?
Pour ses partisans, la fédération permettrait enfin aux acteurs de la lutte de choisir leurs dirigeants, au lieu de subir des nominations ministérielles. Elle offrirait également un cadre légal aux promoteurs, souvent désignés comme les grands bailleurs du sport, mais exclus des décisions stratégiques.
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Mais pour Doudou Diagne Diécko, président des amateurs, cette fédération devra sécuriser les promoteurs et les lutteurs, garantir leurs droits et leurs investissements, et éviter les erreurs du passé, comme lors de la dernière fédération qui avait laissé des dettes impayées aux combattants.
MMA, un concurrent à encadrer
Dans ce contexte de réforme, le Mixed Martial Arts (MMA) gagne du terrain au Sénégal. Mais pour Diop, c’est moins une menace qu’une opportunité :
« Le MMA peut être une discipline associée, mais la lutte sénégalaise ne doit pas être avalée par un modèle extérieur. »
Il préconise une fédération de lutte et disciplines associées, capable d’offrir un débouché à ceux qui veulent évoluer vers le combat libre sans abandonner les traditions.
Des propositions concrètes sur la table
Parmi les pistes évoquées :
Création d’un comité de pilotage national, inclusif et transparent, réunissant techniciens, journalistes, lutteurs et fonctionnaires du sport.
Mise en place progressive : d’abord au niveau départemental, puis régional, avant de généraliser au niveau national.
Élaboration d’un chronogramme consensuel, validé par toutes les parties, sous l’arbitrage du ministère.
« Ce n’est pas une réforme qui doit se décider entre quatre murs », plaide Khalifa Niang, de l’AREELS.
« Il faut du dialogue, de l’inclusion, de la rigueur. »
Une transition à réussir, sans précipitation
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Le retour à un modèle fédéral est aujourd’hui politiquement assumé, techniquement envisageable, mais structurellement fragile. La réussite de cette transition dépendra moins des discours que de la capacité à construire, patiemment, une architecture fonctionnelle à la base.
La lutte sénégalaise, sport-roi des arènes et miroir d’une culture enracinée, mérite une gouvernance à sa mesure. L’enjeu, au-delà des statuts, est de préserver son âme tout en entrant dans l’ère moderne du sport organisé.
Encadré – Ce que dit la loi :
L’article 5 de la loi n°2017-23 définit une fédération comme une structure chargée d’organiser, développer et promouvoir une discipline sportive, en assurant la délivrance des licences, la régulation des compétitions et le respect des textes. Elle fonctionne selon un mode électif, transparent et inclusif.
Imam chroniqueur Babacar Diop













