Darfour : quand l’or fait saigner la terre

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Darfour : quand l’or fait saigner la terre

« Massacres », « tueries », voire « génocide » : les termes paraissent insuffisants pour qualifier les violences survenues après la chute de El Fasher, capitale du Darfour du Nord, tombée aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) le 26 octobre. Cette séquence de violence extrême s’inscrit dans une logique systémique de prédation territoriale et économique qui structure le conflit soudanais contemporain.

Le visage d’une terre ravagée

Sur place, la mort porte comme visage celui d’un homme — un barbu aux boucles en bataille et au regard vide — mieux connu sous le pseudonyme « Abu Lulu », de son vrai nom Al‑Fateh Abdullah Idris, brigadier général au sein des FSR. Une série d’exactions filmées sur les réseaux sociaux a provoqué l’émoi de la communauté internationale, poussant les paramilitaires à son arrestation le 6 novembre.

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Au‑delà du symbole, les organisations de défense des droits humains estiment que le bilan dépasse 2 000 civils exécutés, et des milliers de mutilés ou blessés parmi les populations non arabes.

L’or, moteur économique de la guerre

Mais il ne s’agit pas seulement d’un massacre aveugle : pour les FSR, l’appropriation du Darfour correspond à un enjeu stratégique majeur. Cette région riche en or est devenue la pierre angulaire de leur pouvoir économique. Après la perte de Khartoum en mars 2025, l’armée a redoublé de vigilance : les FSR, quant à elles, intensifient la pression sur le Darfour, où elles exercent un contrôle sur cinq états.

Le chef des paramilitaires, Mohamed Hamdan Daglo « Hemedti », cherche à sécuriser ses flux de ravitaillement et de logistique vers le Tchad, la Libye, ainsi que les Émirats arabes unis. Selon des experts, l’or soudanais a conforté Dubaï comme plaque tournante du marché du métal précieux. Le rapport de Chatham House rappelle : « Le commerce de l’or relie la guerre civile soudanaise à la région et souligne le rôle des matières premières dans la perpétuation des violences. »

Selon le directeur de la Sudan Mineral Resources Company (SMRC), M. Mohammed Taher, près de la moitié de la production aurifère nationale transite par des voies de contrebande vers le Sud‑Soudan, la République centrafricaine, puis les Émirats arabes unis — au profit des FSR. En 2024, le Soudan aurait produit 64 tonnes d’or, générant 1,57 milliard de dollars dans les caisses de l’État.

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Un rapport de C4ADS indique que les opérations des deux grands belligérants — les FSR et les Forces armées soudanaises (FAS) — sont directement financées par les revenus issus de la production aurifère et minière : « La SAF et les RSF financent leurs opérations à partir des minerais et de l’or. »

Le jeu politique d’Hemedti

Hemedti mise sur les périphéries plutôt que sur le centre. En créant, le 1ᵉʳ juillet 2024, l’alliance « Tasis », il met en place un « conseil présidentiel » regroupant groupes armés, partis politiques et sociétés civiles alliés des FSR. Objectif : bâtir un gouvernement alternatif à celui de Port‑Soudan, légitimer politiquement les FSR et passer d’un statut de milice à une plateforme gouvernementale crédible.

Cette stratégie traduit une claire volonté de légitimation : récupérer les ressources, contrôler les territoires, gagner la dimension politique. En toile de fond, l’or reste le nerf de cette ambition.

La contre‑offensive de l’armée soudanaise

Du côté des FAS, dirigées par le général Abdel Fattah Al Burhan, l’enjeu est identique : renforcer le contrôle sur les ressources aurifères du pays. Depuis le déclenchement du conflit en avril 2023, l’armée et les anciennes forces rebelles (Four, Messalit, Zaghawa) s’appuient sur les accords de Juba de 2020 pour assurer une alliance avec les populations africaines du Darfour.

Le rapport Chatham House souligne que « le contrôle du secteur aurifère façonne l’issue de la guerre civile ». L’armée bénéficie de l’appui de partenaires régionaux tels que l’Égypte, la Turquie et la Russie. La compétition pour les flux aurifères illustre la dimension transnationale du conflit : des puissances régionales utilisent leurs clients respectifs pour sécuriser des intérêts économiques stratégiques.

Une crise humanitaire massive

Pendant que les belligérants se disputent l’or, les populations civiles payent le prix fort. Selon l’Organisation des Nations Unies, près de 13 millions de personnes ont été déplacées de force et environ 150 000 sont mortes depuis avril 2023.

Les efforts de médiation menés par les États‑Unis — notamment une trêve humanitaire de trois mois suivie d’un cessez‑le‑feu permanent — butent sur l’intransigeance des deux camps.

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Le Darfour, théâtre d’une guerre hybride

Le Darfour apparaît désormais comme un théâtre d’une guerre hybride, où se croisent logiques ethniques, prédation économique et rivalités géopolitiques régionales. L’or n’est plus un simple produit de rente : il est l’instrument principal d’une stratégie de guerre et de domination.

Comme le note l’étude de Chatham House :

« Contrôler l’or — extraction, commerce, contrebande — conditionne la capacité de projection militaire et la pérennité des alliances. » (Soliman & Baldo, 2025, p. 12)

Imam chroniqueur
Babacar Diop

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