
Le 29 mai 1993 reste gravé dans la mémoire collective allemande comme le symbole d’un drame profondément ancré dans la montée de l’extrême droite dans l’après-guerre. Ce jour-là, cinq jeunes filles et femmes d’origine turque périssaient dans un incendie criminel allumé par des néo-nazis à Solingen, une ville située non loin de Cologne. Trente-deux ans plus tard, l’ombre de cette haine xénophobe plane toujours sur l’Allemagne.
Ce n’est pas un cas isolé. Dès les années 1990, plusieurs villes allemandes — Hoyerswerda, Rostock-Lichtenhagen, Mölln — ont été secouées par des attaques violentes ciblant des foyers de réfugiés et des familles immigrées. Ces agressions ont mis en lumière un racisme ancré dans certaines franges de la société, longtemps ignoré ou minimisé par les institutions politiques.
La mémoire des victimes de Solingen est honorée chaque année, notamment par des visites officielles de responsables politiques. Toutefois, ces gestes symboliques contrastent souvent avec le climat politique ambiant, marqué par un durcissement du discours anti-immigration et par des débats récurrents autour du droit d’asile.
Historiquement absente du parlement allemand depuis la Seconde Guerre mondiale, l’extrême droite a réinvesti la scène politique avec l’ascension fulgurante de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD). Ce parti, qui s’est imposé comme la deuxième force au Bundestag lors des dernières élections, défend ouvertement des discours nationalistes et identitaires. Malgré cette visibilité institutionnelle, les actes violents associés à l’extrême droite n’ont pas diminué.
Selon le dernier rapport publié par l’Office fédéral pour la protection de la Constitution (BfV), l’Allemagne comptait en 2024 quelque 40 600 extrémistes de droite, soit une augmentation de 2 000 individus par rapport à 2022. Les crimes à caractère raciste ont quant à eux connu une hausse préoccupante de 39 %, atteignant 10 400 cas recensés, tandis que les actes de violence liés à cette idéologie s’élèvent à 1 270 pour la même année.
Ces chiffres rappellent douloureusement que la violence néo-nazie n’a jamais disparu. Entre 2000 et 2007, le groupe terroriste clandestin NSU (Clandestinité national-socialiste) a perpétré plusieurs assassinats ciblés de personnes issues de l’immigration. En février 2020, la ville de Hanau était elle aussi le théâtre d’une attaque raciste ayant coûté la vie à neuf personnes.
La violence ne vise pas seulement les communautés immigrées. Les soutiens de l’immigration sont également devenus des cibles. L’assassinat en 2019 de Walter Lübcke, politicien engagé en faveur de l’accueil des réfugiés, en est une preuve tragique. Les lieux de culte musulmans ne sont pas épargnés non plus : plus de 100 attaques contre des mosquées sont signalées chaque année à travers le pays.
À cela s’ajoutent des menaces structurelles plus profondes, comme celles du réseau « Hannibal », créé en 2015, qui aurait préparé un renversement de l’État lors d’un hypothétique « Jour X » en recrutant d’anciens agents de sécurité et militaires.
Face à cette situation, les autorités allemandes ont placé l’AfD sous surveillance via le BfV, la désignant officiellement comme un parti extrémiste. Toutefois, au lieu d’envisager l’interdiction de cette formation politique, de nombreux analystes insistent sur la nécessité de s’attaquer aux causes sous-jacentes de sa popularité : le sentiment d’abandon d’une partie de la population, les inégalités croissantes et l’incapacité des élites politiques à représenter l’ensemble des citoyens.
Trente-deux ans après Solingen, l’Allemagne est toujours confrontée aux répliques d’un passé qui n’a pas été totalement surmonté. Pour beaucoup, la lutte contre l’extrême droite ne pourra être gagnée sans un engagement politique et sociétal plus fort, alliant justice sociale, inclusion et mémoire collective.
Imam chroniqueur Babacar Diop















