
PARIS — Et si une partie de l’Europe décidait d’aller plus vite que les autres ? C’est l’idée défendue par l’ancien ministre français de l’Économie Bruno Le Maire, qui propose de créer une « Fédération d’États-nations » réunissant la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Pologne et les Pays-Bas.
Le projet, présenté dans son manifeste L’An I : manifeste pour une autre France, intervient à quelques mois de l’élection présidentielle française de 2027. Bruno Le Maire assure ne pas être candidat déclaré à ce stade, mais sa proposition s’inscrit clairement dans le débat sur l’avenir de la France et de l’Europe.
L’ancien locataire de Bercy part d’un constat : la France, prise seule, ne disposerait plus d’un poids suffisant pour rivaliser avec les grandes puissances mondiales. Mais il estime également que l’Union européenne à 27 est devenue trop lente pour répondre efficacement aux défis économiques, technologiques et géopolitiques actuels.
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Sa réponse est donc pour le moins ambitieuse : constituer un noyau dur européen de six États capables de fonctionner ensemble sur plusieurs secteurs stratégiques.
Six pays pour constituer un noyau dur
La proposition concerne six États membres de l’Union européenne : la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Pologne et les Pays-Bas.
Le choix de ces pays n’est pas anodin. Ils comptent parmi les principales puissances économiques, démographiques et industrielles du continent et disposent également de capacités militaires et technologiques importantes.
Mais Bruno Le Maire ne propose pas de supprimer les six États.
Le projet repose plutôt sur un transfert de certaines compétences vers une structure commune. Les pays conserveraient leurs identités nationales et continueraient d’exister en tant qu’États, mais accepteraient de mettre en commun leurs moyens dans plusieurs domaines considérés comme essentiels pour leur puissance collective.
L’idée est donc moins celle d’une disparition des nations que celle d’une intégration beaucoup plus poussée entre six d’entre elles.
Une Constitution et une capitale communes
Le projet va cependant beaucoup plus loin qu’une simple coopération renforcée.
Bruno Le Maire imagine une Fédération disposant de sa propre Constitution, de règles communes de décision et d’une capitale unique.
Cette capitale serait choisie par les peuples concernés.
Le projet donnerait ainsi naissance à une architecture institutionnelle nouvelle, située entre les États-nations actuels et l’Union européenne.
La Fédération ne remplacerait toutefois pas l’Union européenne. Les six pays continueraient d’appartenir à l’UE à 27.
C’est précisément l’une des particularités de la proposition : créer une structure politique beaucoup plus intégrée entre certains États tout en restant dans le cadre européen existant.
Cette organisation pourrait donc conduire à une Europe fonctionnant davantage selon une logique à plusieurs niveaux : l’Union européenne dans son ensemble, et au sein de celle-ci, un groupe de pays disposant d’une intégration beaucoup plus poussée.
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Semi-conducteurs, intelligence artificielle et économie
Pour Bruno Le Maire, l’objectif principal est de permettre à ces six pays de disposer immédiatement d’une puissance suffisante pour défendre leurs intérêts face aux grandes puissances mondiales.
Parmi les domaines qu’il souhaite voir gérés ou développés à l’échelle de la Fédération figurent notamment les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les marchés financiers, les politiques économiques et l’enseignement supérieur.
La logique est simple : aucun des six pays, pris isolément, ne disposerait nécessairement de tous les moyens nécessaires pour rivaliser avec les États-Unis ou la Chine dans les technologies stratégiques.
En mettant leurs ressources en commun, ils pourraient en revanche constituer un marché, une capacité industrielle et une puissance financière beaucoup plus importants.
La question des semi-conducteurs est particulièrement révélatrice de cette stratégie. Les composants électroniques sont devenus indispensables à l’automobile, à l’intelligence artificielle, aux télécommunications, à l’industrie de défense et à une grande partie de l’économie numérique.
Pour Le Maire, l’Europe doit donc être capable de produire et de maîtriser davantage ces technologies au lieu de dépendre de puissances extérieures.
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L’intelligence artificielle au cœur de la souveraineté
L’IA occupe également une place centrale dans la vision de l’ancien ministre.
La compétition mondiale dans ce secteur oppose déjà les États-Unis, la Chine et, dans une moindre mesure, d’autres puissances technologiques.
Pour Bruno Le Maire, une Europe incapable de développer ses propres infrastructures, ses entreprises et ses technologies d’intelligence artificielle risque de devenir dépendante des plateformes et des modèles développés ailleurs.
La Fédération à six aurait donc vocation à mutualiser les investissements et les capacités dans ce domaine.
L’objectif serait de créer un environnement suffisamment vaste pour faire émerger des champions européens capables de rivaliser avec les géants américains et chinois.
La défense et le contrôle des frontières
Le projet ne se limite pas à l’économie.
La défense et le contrôle des frontières figurent également parmi les domaines dans lesquels Bruno Le Maire souhaite renforcer la coopération entre les six États.
Cette proposition intervient dans un contexte européen profondément marqué par la guerre en Ukraine, le retour des tensions géopolitiques et les interrogations sur la capacité des Européens à assurer davantage leur propre sécurité.
L’idée défendue est qu’un regroupement de grandes puissances européennes pourrait disposer d’une capacité militaire et stratégique supérieure à celle de chacun de ces États pris séparément.
Il s’agirait également de renforcer la capacité des Européens à décider eux-mêmes de leurs intérêts stratégiques.
Une critique sévère de l’Union européenne à 27
Pour justifier son projet, Bruno Le Maire porte également un regard très critique sur le fonctionnement actuel de l’Union européenne.
Il estime que l’Europe à 27 peine à prendre des décisions suffisamment rapidement face aux bouleversements géopolitiques et technologiques.
L’ancien ministre a notamment dénoncé ce qu’il considère comme une « Commission européenne » devenue un « monstre d’inefficacité », dans une critique qui s’inscrit dans une réflexion plus ancienne sur la lenteur du processus décisionnel européen.
Son raisonnement consiste donc à ne pas attendre une réforme complète de l’Union européenne pour agir.
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Plutôt que de chercher à convaincre simultanément les 27 États membres de transférer davantage de compétences, il propose à un groupe plus restreint de pays de franchir ensemble un nouveau cap.
Une Europe à plusieurs vitesses ?
La proposition relance ainsi un vieux débat européen : faut-il avancer tous ensemble ou permettre à certains États d’aller plus loin que les autres ?
L’idée d’une Europe à plusieurs vitesses existe déjà sous différentes formes.
La zone euro ne comprend pas tous les États membres de l’UE. Il en va de même pour l’espace Schengen ou pour certaines coopérations en matière de défense.
Le projet de Bruno Le Maire s’inscrit donc dans une logique déjà connue, mais avec une ambition beaucoup plus importante : créer une véritable structure politique commune entre six États.
La différence serait notamment l’existence d’une Constitution et d’une capitale propres à cette Fédération.
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Pourquoi la Pologne et les Pays-Bas ?
Le choix des six pays pourrait également susciter des interrogations.
Bruno Le Maire abandonne notamment l’idée historique d’un noyau constitué exclusivement des six pays fondateurs de la Communauté européenne — France, Allemagne, Italie, Belgique, Luxembourg et Pays-Bas — pour privilégier un groupe comprenant la Pologne et l’Espagne, tandis que la Belgique et le Luxembourg ne figurent plus dans la proposition.
La présence de la Pologne donne notamment une dimension géopolitique particulière au projet, compte tenu de son poids démographique, militaire et de sa position stratégique en Europe orientale.
Les Pays-Bas, eux, disposent d’une économie très ouverte et d’un secteur technologique et industriel de premier plan, notamment dans les équipements destinés à la fabrication des semi-conducteurs.
Le groupe proposé chercherait donc à associer plusieurs des principales puissances économiques et stratégiques du continent.
Une proposition qui soulève déjà des questions
Si le projet est présenté comme un moyen de donner davantage de puissance à l’Europe, il soulève également d’importantes interrogations.
Comment répartir les pouvoirs entre la Fédération et les six États ?
Quelle serait la place de Bruxelles ?
Comment cette nouvelle Constitution s’articulerait-elle avec les traités européens ?
Quelles compétences seraient réellement transférées ?
Et surtout, comment les 21 autres États membres de l’Union européenne réagiraient-ils à la création d’un noyau politique aussi intégré en son sein ?
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Autant de questions auxquelles le projet devra répondre s’il venait à être transformé en véritable programme politique.
Certains défenseurs d’une Europe plus intégrée pourraient y voir une manière de sortir de l’immobilisme. D’autres pourraient au contraire redouter la création d’une Europe à deux vitesses, dans laquelle les États les plus puissants prendraient les décisions stratégiques pendant que les autres resteraient en marge.
Un projet qui prend une dimension présidentielle
Le calendrier donne également à cette proposition une dimension particulière.
La France se dirige vers l’élection présidentielle de 2027, et Bruno Le Maire fait partie des personnalités dont le positionnement est observé dans la perspective de cette échéance. Le Monde souligne que la campagne commence déjà à se structurer autour de plusieurs candidatures potentielles, même si le paysage politique reste très mouvant.
L’ancien ministre affirme ne pas être candidat à ce stade. Mais la publication de son manifeste et la présentation d’un projet aussi structurant pour la France et l’Europe alimentent naturellement les spéculations sur ses ambitions politiques.
Son projet européen pourrait ainsi devenir l’un des éléments majeurs de son positionnement s’il décidait finalement de se lancer dans la course à l’Élysée.
Une nouvelle architecture pour l’Europe ?
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Au fond, Bruno Le Maire pose une question qui dépasse largement les frontières françaises : comment permettre aux Européens de peser davantage dans un monde dominé par des puissances continentales et technologiques ?
Sa réponse est de réunir six grandes nations européennes dans une Fédération capable de mutualiser une partie de leur puissance.
Le projet ne prévoit pas la disparition de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, de la Pologne ou des Pays-Bas. Il propose plutôt de créer entre eux un niveau d’intégration supplémentaire, avec une Constitution, une capitale et des compétences communes dans plusieurs secteurs stratégiques.
Reste désormais à savoir si cette idée, particulièrement ambitieuse, peut dépasser le stade du manifeste politique.
Car derrière la proposition de Bruno Le Maire se trouve une question fondamentale pour l’avenir du continent : l’Europe doit-elle continuer à avancer à 27, ou certains de ses États doivent-ils accepter d’aller beaucoup plus loin ensemble ?
Rédaction DUNIA NEW’S















