
Par Imam chroniqueur Babacar Diop
Le 18 juillet 1867 s’éteignait à Somb une figure emblématique de l’histoire ouest-africaine : l’Almamy Maba Diakhou Bâ. Cent cinquante-huit ans plus tard, son legs religieux, politique et spirituel continue de nourrir la mémoire collective de la Sénégambie. Réformateur islamique, bâtisseur d’un État théocratique, et farouche opposant à la colonisation française, Maba incarne cette rare symbiose entre foi, combat et vision sociétale.
Une vision islamique de la société
Né dans le Badibou-Rip, Maba Diakhou Bâ grandit au sein d’un environnement musulman rigoriste. Il s’inspira fortement du jihad d’El Hadji Omar Tall, qui lui transmit personnellement le wird tidiane entre 1844 et 1846. Son projet n’était pas uniquement militaire : il aspirait à « éclairer la société par la justice, la foi et la protection des plus vulnérables », comme en témoigne le changement de nom de Paos Dimba en An-Nur (« la lumière »).
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L’islamologue sénégalais Cheikh Guèye, auteur de La Tijâniyya au Sénégal (Karthala, 2002), souligne :
« Le jihad de Maba n’était pas un simple soulèvement. C’était une tentative de reconfiguration morale et religieuse de la société face à la décadence des structures politiques traditionnelles et à l’agression coloniale ».
Maba défendait une lecture orthodoxe mais inclusive de l’islam, fondée sur le fiqh malikite, le tafsir, le kalâm, et le tasawwuf. Il forma ses disciples dans les disciplines traditionnelles – grammaire, logique, rhétorique, prosodie – en vue d’en faire des cadres spirituels autant que politiques.
Le sociologue Mamadou Diouf, dans Histoire du Sénégal : Le modèle islamo-conservateur (CNRS, 2013), rappelle que :
« Maba a su fonder un espace politique islamique sans tomber dans la tyrannie. Sa légitimité reposait sur sa piété, son savoir et sa capacité à fédérer ».
Une résistance politique structurée
En 1865, l’Almamy remporta une victoire mémorable contre les troupes françaises de Pinet Laprade grâce à une coalition musulmane qu’il avait longuement préparée. Pour Martin Klein, historien spécialiste de l’Afrique de l’Ouest,
« Maba Diakhou Bâ fut l’un des rares chefs religieux à avoir compris l’importance de l’unité politique face à la menace coloniale » (Islam and Imperialism in Senegal, Stanford University Press, 1968, p. 145).
Cette unité s’exprime encore aujourd’hui par les alliances nouées avec les familles de Lat Dior, Alboury Ndiaye, Fodé Kaba Doumbouya ou encore celle du Bour Sine. Les liens de sang issus de mariages entre ces familles perdurent et se matérialisent lors des ziarras annuelles de Somb, devenues de véritables pèlerinages de mémoire.
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Une mémoire vivante et un patrimoine à valoriser
Des lieux emblématiques jalonnent l’itinéraire de Maba : la tata et la grande mosquée de Nioro, le champ de bataille de Pathé Badiane, son mausolée à Somb, ou encore la localité de Longhor Mbaye où il étudia. Ces sites incarnent une mémoire tangible, bien que leur mise en valeur reste entravée par des contraintes budgétaires.
En 2017, un symposium scientifique fut organisé pour revisiter son œuvre. La publication de ses actes est en préparation. Par ailleurs, l’Institut islamique Maba Diakhou Bâ à Nioro s’érige comme un pôle d’enseignement religieux, avec un second institut en projet à Somb. Un musée dédié à la tata de Nioro est également en gestation. Il devrait accueillir des reliques telles que son Coran manuscrit, des canons saisis à Pathé Badiane, et divers objets personnels.
L’islamologue Bakary Samb (Université Gaston Berger), directeur de l’Observatoire des radicalismes religieux, note dans une étude récente :
« Redécouvrir Maba Diakhou Bâ, c’est retrouver un islam enraciné, non-importé, profondément intellectuel, mais aussi politique dans le sens noble du terme » (Islam en Afrique de l’Ouest : Entre tradition et mutations, CNRS, 2022, p. 202).
Un héritage encore en devenir
Aujourd’hui, son successeur spirituel, fils de Ndiogou Cira Marame Bâ, s’attelle à faire de Nioro un centre d’excellence islamique et de Somb un haut lieu de la mémoire musulmane. Le champ de bataille de Pathé Badiane, symbole de l’unité musulmane du XIXe siècle, est pressenti pour devenir un site de mémoire nationale.
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L’œuvre de Maba n’est pas achevée. Elle appelle à une réappropriation des valeurs qui l’ont guidé : piété, courage, érudition et justice sociale. Comme l’écrivait Cheikh Anta Diop dans Nations nègres et culture (Présence Africaine, 1955),
« L’Afrique ne renaîtra qu’à la lumière de ses propres modèles historiques ».
C’est en cela que Maba Diakhou Bâ continue d’inspirer : non pas comme une figure figée dans le passé, mais comme un repère pour l’avenir, dans une Afrique à la recherche de repères spirituels, identitaires et politiques.
Imam chroniqueur Babacar Diop
babacar19diop76@gmail.com















